Surmortalité des moules de l’Atlantique: l’hypothèse «leucémie» s’affirme

Le 23 novembre 2018 par Romain Loury
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Péril sur la mytiliculture atlantique
Péril sur la mytiliculture atlantique

Survenus pour la première fois en 2014, les épisodes de surmortalité des moules sur la façade atlantique française se poursuivent. Parmi les causes possibles, une maladie émergente: la néoplasie hémocytaire, hypothèse confortée par de nouveaux travaux.

 

Apparue dans les années 1970 sur le littoral atlantique nord-américain, la néoplasie hémocytaire (dite également «néoplasie disséminée») pourrait bien être arrivée en France. Equivalente de la leucémie humaine, elle se caractérise par une cancérisation des cellules de l’hémolymphe, liquide circulatoire des arthropodes. Celles-ci envahissent ensuite tous les tissus, conduisant à un affaiblissement mortel.

Cette maladie, sans risque pour l’homme (y compris par voie alimentaire), touche une quinzaine d’espèces de mollusques, dont des coques, des myes, des huîtres et des moules. Publiée en avril 2015, une étude américaine a révélé que la maladie était liée à une contamination par des cellules cancéreuses provenant d’autres individus infectés, un rare cas de cancer transmissible par voie cellulaire. En juin 2016, une autre étude a même révélé que cette transmission pouvait s’effectuer entre espèces.

Une maladie présente en France?

Or des travaux menés à la station de la Tremblade (Charente-Maritime, Ifremer[i]), suggère que la néoplasie hémocytaire serait en cause dans les épisodes de mortalité qui touchent les moules bleues de l’Atlantique français. La maladie a pour la première fois été détectée en France en 2010, sur des coques du bassin d’Arcachon.

Apparus en 2014 en Charente-Maritime et en Vendée (jusqu’à 95% de mortalité cette année-là), ces épisodes de mortalité des moules se sont depuis étendus vers le sud et vers le nord, où ils touchent désormais la Bretagne, la Normandie et le Nord.

Publiée en juin 2016 par Abdellah Benabdelmouna, de la station de la Tremblade, et ses collègues, une première étude avait révélé un lien entre la présence d’anomalies génomiques de cellules de l’hémolymphe (nombre anormal de chromosomes) et la mortalité des moules.

La piste se precise

Or de nouveaux travaux, récemment publiés par la même équipe dans le Journal of Invertebrate Pathology, confirment un peu plus l’hypothèse de la néoplasie hémocytaire: recourant à des techniques telles que la cytométrie en flux et le «cytospin» (analyse microscopique de cellules en monocouche), les chercheurs décrivent des cellules néoplasiques de moules normandes provenant de Donville-les-Bains (Manche), présentant toutes les caractéristiques d’une néoplasie hémocytaire.

Les chercheurs montrent même l’existence de moules en cours de néoplasie, ne présentant qu’entre 5% et 10% de cellules au contenu chromosomique anormal. Jusqu’alors, l’équipe avait fixé un seuil de 10% pour déterminer si une moule était atteinte ou non, chiffre qu’ils ont désormais abaissé à 5%.

Une évolution inconnue à long terme

Contacté par le JDLE, Abdellah Benabdelmouna indique «ne pas savoir comment la situation va évoluer sur le long terme». D’autant que, comme observé sur les côtes américaines, la maladie semble présenter une certaine cyclicité, avec des années à forte mortalité, d’autres sans effet notable.

«Avec de premiers cas ne remontant qu’à 2014, nous manquons de recul historique pour distinguer des tendances», juge pour sa part Christian Bechemin, directeur de la station de la Tremblade. En bref, la maladie pourrait déjà s’être solidement implantée sur le littoral atlantique français, surgissant ici ou là de manière imprévisible.

Au-delà des caractéristiques cellulaires et de la cyclicité des mortalités, les résultats ne permettent toutefois pas d’affirmer à 100% qu’il s’agit bien d’une néoplasie hémocytaire, transmissible par des cellules, ou si d’autres mécanismes sont en cause (virus, pesticides, etc.). Pour cela, les chercheurs comptent étudier les caractéristiques génétiques de cellules néoplasiques au sein d’une moule touchée, et voir si elles dérivent de cet individu (cancérisation «normale») ou d’un autre.

Premier indice, des échantillons de moules atteintes, recueillis en 2015 et en 2016, ont révélé la présence de chimères génétiques, à savoir l’existence au sein de certains individus d’ADN issu de moules de la même espèce (en l’occurrence Mytilus edulis), suggérant un processus transmissible.

Une «nouvelle épée de Damoclès»

En l’absence de mécanisme bien identifié, difficile d’adopter des mesures de gestion. S’il s’avérait que la maladie était transmissible, plusieurs mesures de biosécurité pourraient être envisagées, telles qu’une régulation des transferts ou le fait d’éviter la surdensité dans les élevages mytilicoles, explique Abdellah Benabdelmouna.

Dans le milieu professionnel, on s’estime démuni face à cette «nouvelle épée de Damoclès au-dessus de nos têtes», constate Benoît Durivaud, vice-président du comité régional de la conchyliculture (CRC) en Poitou-Charentes, où il est en charge de la mytiliculture. «Pour l’instant, nous ne disposons d’aucune mesure d’évitement», ajoute-t-il.

«Il faut mener plus de recherches à ce sujet», estime Philippe Le Gal, président du Comité national de la conchyliculture (CNC), contacté par le JDLE. Chapeautée par la direction des pêches maritimes et de l’aquaculture (DPMA), une étude est en cours sur les causes de mortalité des moules. Jugeant cette étude, «menée sur trois à quatre zones, assez limitée», Philippe Le Gal regrette que «le temps scientifique [soit] toujours plus long que le temps économique».

Alors que la néoplasie continue à rôder, l’année 2018 n’a certes pas été exceptionnelle en Charente-Maritime, mais elle est de bonne qualité, affirme Benoît Durivaud. Les pertes s’élèvent entre 25% et 30%, au-dessus de la mortalité de fond (10%), en partie du fait d’importantes précipitations printanières.



[i] Ifremer: Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer

 



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