Sûreté nucléaire : imaginer l’inimaginable

Le 05 mai 2011 par Valéry Laramée de Tannenberg
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Il a fallu des années pour évaluer l'accident de Three Mile Island.
Il a fallu des années pour évaluer l'accident de Three Mile Island.

La catastrophe de Fukushima va bouleverser la manière de préparer la gestion d’accidents nucléaires. L’Opecst prépare un rapport sur une nouvelle doctrine en la matière. Première étape : l’audition, ce jeudi 5 mai, des principaux acteurs.

Ce matin, la sûreté nucléaire faisait salle comble, dans les sous-sols de l’Assemblée nationale. L’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (Opecst) organisait une importante audition des parties prenantes à la «gestion post-accidentelle des crises nucléaires». Une seule question était sur toutes les lèvres: comment tirer parti de la catastrophe de Fukushima?
Une question à laquelle, a prévenu André-Claude Lacoste, il n’est pas facile de répondre. «Il a fallu 6 ans pour évaluer précisément quelle proportion du cœur de Three Mile Island avait fondu et 10 ans pour tirer les conséquences de Tchernobyl», rappelle le président de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN).
 
Pour autant, la gravité et les retombées du cataclysme japonais ont secoué les experts français jusque dans leurs plus profondes certitudes. Actuellement, la préparation d’une catastrophe nucléaire repose essentiellement sur la réalisation d’exercices, tant nationaux que sur chacun des sites nucléaires. «Chaque année, nous réalisons de 12 à 15 exercices de ce type, dont 3 ou 4 impliquent des populations locales», confirme Dominique Minière, directeur du parc nucléaire d’EDF. Un dispositif également mis en œuvre par les grands exploitants nucléaires, comme Areva ou le CEA.
 
Le problème ne réside pas tant dans l’impréparation des équipes que dans les scénarios qui encadrent chacun de ces exercices de crise. Pour schématiser, chaque scénario est simple (une cause produit des conséquences souvent prévisibles) et se limite souvent au périmètre d’une installation. D’autre part, l’exercice ne dure que quelques heures. Juste le temps de vérifier la bonne marche des organisations locales et quelques hypothèses de travail. «En fait, l’exercice s’arrête au moment où l’installation redevient sûre, confirme André-Claude Lacoste. Ce qui est souvent très frustrant.»
 
Le film de l’accident du 11 mars dernier a changé la donne. Car personne n’imaginait jusqu’alors qu’un tsunami géant succède à un méga séisme. Aucun expert ne pouvait concevoir que 4 réacteurs puissent totalement perdre leur alimentation électrique (directe et de secours) et leur système de refroidissement. L’imagination des scénaristes n’a jamais envisagé qu’une centrale puisse connaître en même temps de graves problèmes sur ses réacteurs et dans ses piscines de refroidissement des combustibles usés. Et pourtant !
 
«Nous avons désormais l’obligation de concevoir des scénarios de gestion de crise qui ne se focalisent pas seulement sur la problématique du réacteur mais qui soient cumulatifs et intègrent les effets dominos», professe Pierre Barbey, fondateur de l'Acro (Association pour le contrôle de la radioactivité à l’Ouest. Après avoir suivi, heure par heure, le développement des événements qui se sont succédés à Fukushima Dai-Ichi, Jacques Repussard a lui aussi son idée. «Il faut se préparer à des événements inimaginables, d’une grande complexité, qui durent dans le temps. Le tout avec des informations partielles», estime le directeur général de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN).
 
Un tel chambardement dans la préparation d’une crise nucléaire majeure implique une mobilisation de toutes les parties (du gouvernement aux riverains des sites, en passant par les préfets et les sauveteurs). A commencer par les décideurs, «qui ne sont pas habitués à évoluer dans un tel environnement», rappelle Jacques Repussard. «General Electric [qui a vendu les réacteurs accidentés à Tepco, ndlr] ne s’est pas impliqué dans la gestion de la crise de Fukushima, rappelle André-Claude Lacoste, cela n’est pas acceptable». Beaucoup de pédagogie sera donc nécessaire, à destination des plus hautes autorités, des industriels, mais aussi du grand public. «N’oublions pas que, depuis la loi de modernisation de la sécurité civile de 2004, chaque citoyen est acteur de sa propre sécurité», rappelle Guillaume Dederen, chef du bureau des risques majeurs au sein de la Direction de la sécurité civile.
 
A propos des citoyens, Jacques Repussard a aussi appelé toutes les autorités à mieux coordonner leurs discours. «Le public entend les messages des autorités, des experts, des médecins. C’est leur coordination et leur convergence qui crée la confiance. Car le temps des professeurs Pellerin est terminé, et c’est très bien ainsi», poursuit le patron de l’IRSN.
 
Sujet éminemment national, la gestion du post-accidentel devra être un peu partagé. «Il faudra sans doute que le pays victime d’un accident, tout en gérant plusieurs urgences à la fois, soit capable de transmettre en plusieurs langues toute l’information dont il dispose à la communauté internationale», suggère Edward Lazo de l’agence de l’énergie nucléaire de l’OCDE.
 
Les modes d’intervention devront aussi être revus. Fin avril, EDF a annoncé la création prochaine d’une force d’intervention rapide nationale capable, en moins de 2 jours, d’apporter sur l’une des 19 centrales françaises d’importants moyens de production d’électricité et de fourniture d’eau. Créé en 1988 (pour 5 ans à l’origine !) par le CEA, EDF et Areva, le Groupe Intra devrait voir ses moyens renforcés. Le GIE devrait prochainement être équipé de moyens héliportés de cartographies de la contamination radioactive des sols, semblables à ceux utilisés par des experts américains au-dessus de Fukushima.
 
Bien évidemment, la réflexion n’en est encore qu’à ses débuts. Et nul doute que les résultats des audits français et du stress test européen la nourriront encore. Cela dit, le temps presse. L’OPECST, a indiqué le député Christian Bataille, doit rendre un rapport sur la future doctrine française de gestion des accidents nucléaires d’ici à la fin de l’année. Ce ne sera qu’un premiers pas.


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