Sûreté nucléaire: bataille d’experts au Sénat

Le 18 juillet 2019 par Valéry Laramée de Tannenberg
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En blanc, entre les deux enceintes, les soudures de la discorde.
En blanc, entre les deux enceintes, les soudures de la discorde.
ASN

Convoqués par l’office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques, pour s’expliquer sur les derniers problèmes de soudures de l’EPR de Flamanville, les experts de l’ASN ont mis en cause la vision industrielle de leurs confrères d’EDF.

 

C’est un dossier qui commence à devenir difficile à suivre. Les problèmes ayant retardé la construction du réacteur EPR de Flamanville sont tellement nombreux qu’on peine à en dresser la liste et à en tenir la chronologie. Ce n’était d'ailleurs pas l’intention de l’office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST).

Lors d’une audition contradictoire, organisée le 17 juillet au sénat, les membres de l’OPECST ont seulement voulu démêler l’écheveau des piètres soudures détectées sur les circuits secondaires principaux du réacteur normand. Un incident susceptible d’allonger de plusieurs années la durée de l'ex-plus grand chantier de France.

gros tubes d'acier

Près de trois heures durant, députés et sénateurs ont questionné industriels (EDF, Framatome), responsables de la sûreté nucléaire (ASN, IRSN) ainsi que des experts indépendants: Monique Sené, du groupement des scientifiques pour l’information sur l’énergie nucléaire, et Yves Marignac président de Wise-Paris.

Les faits sont à peu près connus. En 2012, Framatome, intégrée depuis au groupe EDF, fait réaliser des soudures sur les lignes vapeurs principales, des tuyauteries devant transporter la vapeur sous pression, produite dans les générateurs de vapeur, vers la turbine. Ces soudures sont un peu particulières.

Vitaux pour la sûreté de la centrale, ces gros tubes d’acier ne peuvent rompre en aucun cas. Réalisée avec des matériaux particuliers, chaque soudure doit faire 4 cm d’épaisseur. Sa réalisation prend plusieurs semaines. La qualité de 66 soudures est jugée non conforme au référentiel de sûreté dit «d’exclusion de rupture». «Pour résumer, le matériau d’apport nécessaire à la réalisation de cette soudure de 4 cm d’épaisseur n’est pas le bon, nous ne sommes pas sûr de sa composition chimique ni de son comportement mécanique», expliquait au JDLE, Julien Collet, directeur général adjoint de l'Autorité de sûreté nucléaire (ASN).

Fort logiquement, l’ASN a donc demandé à EDF de refaire les soudures. Les travaux devraient prochainement débuter sur 58 points litigieux. Mais l’industriel rechigne à intervenir sur 8 soudures situées entre les deux enceintes du réacteur: un espace réputé inaccessible.

contexte et scénarios

Voilà pour le contexte. Reste à comprendre comment un tel incident a pu se produire.

Xavier Ursat a sa petite idée. Pour le directeur exécutif d’EDF en charge de l’ingénierie et des nouveaux projets nucléaires, Framatome a commis une seule erreur: avoir omis de transmettre au soudeur le cahier des charges de l’exclusion de rupture. Ensuite, c’est presque du détail. «On a regardé quels étaient les écarts réels [par rapport au référentiel]. Il n’y avait pas  de défaut, mais un sujet de qualité de réalisation.» En conséquence, l’opérateur a proposé à l’ASN de prouver que malgré leurs malfaçons, les 66 soudures discutables tiendraient quand même la route.

Un scénario que ne partage pas le gendarme du nucléaire français.

Répondant à Xavier Ursat, Bernard Doroszczuk peine à ne pas élever la voix. Pour le président de l’ASN, l’affaire des soudures est la conséquence d’une «défaillance globale de la chaîne de construction.» Défaillance qui commence par l’absence de briefing du sous-traitant. Défaillance qui continue avec l’absence de dialogue avec les autorités compétentes. «Les anomalies présentes sur les traversées ne sont pas récentes, elles ont été découvertes en juillet 2015, mais l'ASN n'a été informée qu'en janvier 2017», indique-t-il. Ces dix-huit mois ont été mis à profit par EDF et ses partenaires industriels pour tenter de prouver au régulateur l’innocuité du problème. La défaillance se poursuit avec la volonté d’imposer ses solutions. «La filière nucléaire a fait le choix d’entrer dans une logique de justification quand elle a été confrontée à des écarts plutôt que de procéder aux réparations. Or, 80 % des écarts pouvaient être réparés», estime Bernard Doroszczuk.

Déni industriel?

«Les industriels ne semblent pas prendre la mesure de la gravité des événements passés. Il y a des défaillances dans la conception, la contractualisation, le suivi, le contrôle, l’information des autorités et du public», synthétise Yves Marignac. Leurs dirigeants accusent le coup. Mais reviennent à la charge.

Car EDF a du neuf. L’opérateur historique travaille sur trois scénarios de réparation des 8 soudures «de traverse». Le premier, explique Xavier Ursat, impose d’extraire les tuyauteries par l’extérieur du bâtiment réacteur. «Il faudra démonter des équipements lourds», insiste le responsable d’EDF. Le second consisterait à intervenir entre les deux parois des enceintes: «l’espace est très restreint, nous n’aurons pas le droit à l’erreur.» Troisième et dernière option: glisser un robot soudeur dans les tubes pour refaire les soudures depuis l’intérieur.

solution la plus acquise

Le responsable d’EDF ne s’en cache pas: sa solution «la plus acquise» est la première. Mais les trois sont sur la table. Et l’électricien aimerait beaucoup que l’ASN la guide dans ses choix. «Ce n’est qu’à ce moment-là qu’on communiquera sur un scénario ou un budget», indique Xavier Ursat.

Bernard Doroszczuk n’entend pas jouer les défricheurs. «Chacun des scénarios devra être assorti d’éléments clairs sur le processus de validation, sur les difficultés qui pourraient être rencontrées.» Bref, ce n’est qu’à la lecture de dossiers complets que le gendarme de l’atome tricolore pourra se prononcer. Ce qui ne devrait pas accélérer les affaires de l’électricien.



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