Sélune: le spectre des petites crues

Le 06 novembre 2018 par Valéry Laramée de Tannenberg
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Le barrage de Vézins sera, en principe, effacé avant la fin de l'année prochaine.
Le barrage de Vézins sera, en principe, effacé avant la fin de l'année prochaine.

Si l’avenir des deux barrages hydroélectriques qui barrent le fleuve normand semble écrit, le risque de crue qui devrait s’accroître dans les prochaines années n’est pas pris en compte, estime Philippe Vesseron, ancien directeur de la prévention des pollutions et des risques au ministère de l’environnement.


C’est l’un de ces dossiers que l’on peine à trancher, tant leurs facettes sont nombreuses. L’histoire des barrages de la Sélune (Manche) débute dans les années 1920. En cette période où la moindre chute d’eau est dédiée à la production d’électricité, l’Etat autorise la Société des forces motrices de la Sélune (SFMS) à bâtir deux barrages sur ce fleuve côtier, prenant sa source à Saint-Cyr-du-Bailleul, pour se jeter dans la baie du mont Saint-Michel, à une centaine de kilomètres de là.

0,04% de la production nationale
Bâtis par l’ingénieur Caquot, auteur de plusieurs centaines d’ouvrages d’art, les barrages de la Roche-qui-boit et de Vezins sont concédés à la SFMS jusqu’en 2007. La nationalisation du secteur électrique de 1946 fait tomber les deux installations normandes dans l’escarcelle d’EDF. Bon an, mal an, la production atteint 18 à 28 gigawattheures par an. Equivalent à 0,04% de la production nationale d’électrons, ce volume contribue surtout à stabiliser le réseau bas-normand en périodes de forte demande.

5 ans pour les poissons
Les choses se gâtent en 1986. Un arrêté ministériel donne 5 ans à l’industriel pour mettre en place des dispositifs assurant la libre circulation dans la Sélune des poissons migrateurs: anguilles, truites de mer, saumons atlantique. Pour toute réponse, EDF demande le renouvellement de ses concessions en estimant, dans un rapport, «l'absence d'intérêt, sur le plan des populations piscicoles, à favoriser la circulation des migrateurs au droit des deux ouvrages, dans l'état actuel des moyens techniques envisageables et quels que soient leurs coûts». Une position énoncée à deux autres reprises dans des études techniques datant de 2004 et 2007.

risque de contentieux
A plusieurs reprises, la commission locale de l’eau (CLE) du schéma d'aménagement et de gestion de l'eau se prononce en faveur de la destruction des deux ouvrages. Soutenue par les associations de pêcheurs, la CLE entend rétablir la continuité écologique du fleuve, au nom de la directive-cadre sur l’eau (DCE). Invoquant de nouveau ce texte, le directeur de l’eau du ministère chargé de l’environnement indique, en 2005, au préfet de la Manche que «la mise à l’enquête du projet de concession serait susceptible de recours contentieux et ne paraît pas pouvoir être envisagé en l’état actuel du dossier». Les concessions touchent à leur fin sans qu’aucune décision ne soit prise. EDF continue d’exploiter en attendant, confiant, la fin de l’instruction de ses dossiers.

un effacement exemplaire
Celle-ci est torpillée en 2008 par l’inscription de la Sélune en zone d’action prioritaire dans le cadre du plan de gestion Anguille, transmis à la Commission européenne. De la production d’électricité à la préservation des poissons menacés, la balance a penché en faveur de ces derniers. Le 13 novembre 2009, Chantal Jouanno annonce l’effacement des deux ouvrages. Dans un courrier adressé au préfet, la secrétaire d’Etat à l’écologie demande une opération exemplaire «aussi bien au plan technique, environnemental que d’accompagnement de l’ensemble des acteurs locaux».

anti et pro-barrages
Rien ne se passe. La décision est pourtant confirmée en 2012 par deux ministres, Nathalie Kosciusko-Morizet et Delphine Batho. En juillet, le préfet notifie enfin à EDF la décision d’arrêt d’exploitation. C’est à l’approche du couperet que les riverains de la Sélune se partagent en deux: les pro et les anti-arasement. Aux membres du collectif des Amis de la Sélune qui espèrent restaurer l’état écologique primal du petit fleuve normand, les Amis du barrage objectent que la destruction des ouvrages en béton signerait la fin du lac artificiel de Vezins, de la base de loisirs nautiques et, surtout, des bungalows illégaux construits sur ses rives.

quadruplement de la population de saumons
S’inquiétant du coût de la reconquête écologique de la Sélune, Ségolène Royal, ministre de l’écologie, ordonne fin 2014 une expertise, confiée aux inspections de l’environnement et de l’industrie. En 200 pages, les experts douchent les espoirs des pro-barrages.
Ils rappellent notamment que la production d’énergie est extrêmement faible et que la rentabilité reste incertaine, compte tenu du coût des travaux (entre 4 et 45 M€) qui devront être réalisés pour mettre aux normes les deux ouvrages. Autre argument en faveur de la renaturation du fleuve: le retour annoncé des populations piscicoles. «La population de saumons adultes serait multipliée par 4 avec la réouverture des zones situées en amont des barrages. […] Les enjeux se situent dans des proportions similaires pour les autres migrateurs amphihalins, notamment l’anguille.»

destruction dans un an
Dans leur conclusion, les trois inspecteurs soulignent l’«incompatibilité manifeste» entre la «production hydroélectrique et la restauration de la continuité écologique». Il faudra choisir. Finalement, c’est Nicolas Hulot qui s’y colle. Le 14 novembre 2017, le ministre de la transition écologique donne un nouveau feu vert à la destruction des deux barrages. Décision confirmée le 31 octobre dernier par la publication des deux arrêtés préfectoraux autorisant l’arasement des ouvrages. Si les recours déposés sont rejetés, la Sélune pourrait retrouver son cours naturel à la fin de l’année prochaine.

chroniques incohérentes
A moins, bien sûr, qu’un nouvel argument ne repousse les bulldozers: la protection contre les inondations. A peine évoquée par les pro-barrages, la gestion de ce risque est désormais mise en avant par une personnalité bien connue du ministère de la transition écologique: Philippe Vesseron, 73 ans, ex-directeur de la prévention des pollutions et des risques entre 1996 et 2003. Pour ce professionnel, à aucun moment les décideurs politiques et administratifs n’ont pris en compte le risque inondation. Et pour cause, «il est très mal connu», insiste l’ancien DPPR. Seules EDF et la Dreal  détiennent des historiques des débits du fleuve. Mais les deux chroniques sont incohérentes.

un effet difficile à estimer
Reste l’histoire. Citée par le rapport d’inspection, une note du Cerema  tente d’évaluer le potentiel anti-crue des barrages de la Sélune. Depuis 1974, le fleuve est sorti 8 fois de son lit. Mais l’effet des ouvrages reste difficile à estimer: dans la moitié des cas, ils ont retardé la pointe de crue, et ils ont allongé la durée de la pointe de crue à deux reprises. Et n’ont eu aucun effet lors de deux crues. «Bien qu’il soit probable que l’effet des retenues telles que gérées actuellement soit très limité pour les crues décennales et centennales, l’étude produite paraît peu convaincante. Il est tout aussi plausible que les barrages puissent jouer un rôle positif pour les ‘petites crues’, qui ne présentent pas d'enjeu fort en termes de sécurité, mais qui représentent un vécu plus immédiat», écrivent de leur côté les rapporteurs de la mission mandatée par Ségolène Royal.

gare aux petites crues
On ne sait donc pas grand-chose de la situation passée. Et encore moins de ce qui nous attend: «La montée du niveau de la mer, consécutive au changement climatique, va accroître la récurrence des petites crues. Des événements que l’on pourra s’attendre à subir tous les deux ou cinq ans. Ce ne sera pas forcément dangereux, mais suffisant pour ruiner la fragile activité économique de la vallée et la vie quotidienne de ses habitants», poursuit Philippe Vesseron.

accompagnement veritable
S’il ne veut pas tenir pour certain un énième revirement des autorités, l’ancien patron de l’IPSN (l’ancêtre de l’IRSN) milite pour que l’Etat accompagne véritablement la remise en eau de la Sélune. «Par exemple, en faisant mettre à l’étage les réseaux d’électricité de Ducey à l’estuaire, en s’assurant que tous les habitants puissent s’y réfugier en cas de montée du niveau du fleuve.» Des mesures semblables à celles édictées par la ville de New York après le passage du super-ouragan Sandy, en octobre 2012.



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