Sangliers: la maladie d’Aujeszky guette les élevages porcins

Le 18 juin 2020 par Romain Loury
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20 fois plus de sangliers depuis les années 1970
20 fois plus de sangliers depuis les années 1970

Fin avril, deux chiens sont décédés de la maladie d’Aujeszky dans le Vaucluse, quelques jours après avoir mordu un sanglier dans le Luberon, annonçait fin mai la préfecture. Et dans les élevages porcins, la maladie semble sur le retour depuis 2018. Ce qui, de nouveau, suggère l’effet néfaste de l’explosion des populations de sangliers en France.

Maladie virale hautement contagieuse, la maladie d’Aujeszky, également appelée ‘pseudo-rage’, touche en premier lieu les suidés (sangliers et cochons), accidentellement les carnivores domestiques ou les ruminants. Alors qu’elle est sans gravité chez le sanglier, elle est plus problématique chez le porc, et est systématiquement mortelle chez le chien, qui, comme pour la rage, développe de violents signes neurologiques. Elle n’est en revanche pas transmissible à l’homme.

Si la France est indemne de la maladie depuis 2008, la maladie d’Aujeszky, qui constitue surtout un risque économique pour les élevages porcins, continue à circuler chez les sangliers sauvages. Or après un dernier foyer recensé en septembre 2010, la maladie fait de nouveau son apparition dans des élevages, de cochons comme de sangliers –nécessitant à chaque fois l’abattage total.

En mars 2018, un élevage de porcs de plein air était ainsi touché dans les Pyrénées-Atlantiques. En avril 2019, un foyer était observé dans un élevage des Alpes de Haute-Provence, ayant vendu des porcs à un second foyer, dans le Vaucluse. En décembre 2019, c’était un élevage de Haute-Garonne qui était concerné. Fin avril, trois élevages de sangliers, destinés à un lâcher pour la chasse, ont été atteints dans l’Allier.

Une circulation active chez le sanglier

Comment expliquer ce retour de la maladie? En réalité, celle-ci n’a jamais réellement disparu de la faune sauvage. Elle circule même  assez allègrement chez les sangliers de certains départements, particulièrement dans le sud, dans le centre, dans le nord-est et en Corse, révélait une enquête nationale sérologique menée chez les sangliers entre 2000 et 2004.

Selon ces données, plutôt datées, la séroprévalence de la maladie d’Aujeszky se situe dans une gamme de 21%-54% en Corse, ainsi que dans cinq départements continentaux, à savoir l’Ille-et-Vilaine, l’Aisne, les Ardennes, la Meuse et le Loir-et-Cher. Dans les départements du sud, la prévalence est comprise entre 1% et 5%, à l’exception des Alpes-Maritimes et des Pyrénées-Atlantiques, où elle se situe dans la gamme 6%-20%.

Contactée par le JDLE, Anne Van de Wiele, vétérinaire chargée de la police sanitaire auprès de l’Office français de la biodiversité (OFB), estime que «la maladie n’a pas disparu, ce n’est pas une énigme: un élevage peut être contaminé soit en achetant des animaux malades, soit par contamination avec des animaux sauvages porteurs».

Quant aux raisons de ce retour, plusieurs hypothèses s’affrontent: prévalence accrue de la maladie dans la faune sauvage, hausse de la population de sangliers et des interactions avec les élevages porcins, émergence d’une souche plus pathogène, etc. Afin d’améliorer les connaissances sur le sujet, une révision de l’étude de prévalence chez les sangliers est à l’ordre du jour[i].

Une dizaine de chiens par an

Quant aux chiens de chasse, Eva Faure, vétérinaire auprès de la Fédération nationale des chasseurs (FNC), évoque une dizaine de cas mortels chaque année, suite à un contact avec un sanglier –soit par morsure lors d’une battue, ou après ingestion de viande crue de sanglier. D’où les principales recommandations de la FNC: éviter, autant que possible, de laisser un chien mordre un sanglier lorsqu’un risque de contamination existe dans le département, cuire la viande avant de la donner aux chiens.

Dernier cas en date, deux chiens de race Border Collie sont décédés fin avril dans le Vaucluse après un contact avec un sanglier. Si la préfecture y voit la preuve que «les sangliers du département sont pour certains porteurs de cette maladie», Guillaume Robert, responsable technique de la Fédération départementale des chasseurs du Vaucluse (FDC84) lance un «appel à la sérénité», d’autant que la maladie n’a jamais été identifiée à ce jour chez des sangliers du département. De plus, les Border Collie ne sont pas des chiens de chasse, et la carcasse du sanglier incriminé n’a pas été retrouvée, ajoute-t-il.

L’explosion des effectifs de sangliers

Selon Eva Faure, les cas de contamination d’élevages de porcs de plein air peuvent s’expliquer par des contacts avec les sangliers, et donc probablement par une mauvaise application de la réglementation sur les clôtures encadrant ces élevages. «Il faut reconnaître que c’est une réglementation assez drastique, pas toujours facile à appliquer pour les éleveurs, pour qui cela représente un coût important», estime la vétérinaire de la FNC.

Toutefois, il semble difficile d’écarter le fait que les populations de sangliers ont été multipliées par 20 au cours des 50 dernières années. Pour les opposants à la chasse, la faute incombe aux chasseurs eux-mêmes, qui sous couvert de régulation, ont contribué à faire croître l’espèce.

Selon Anne Van de Wiele, qui évoque «une ambiguïté du monde cynégétique» à cet égard, «on a tout fait pour avoir beaucoup de sangliers: on les a nourris, on a fait de l’agrainage, on a déplacé des sangliers pour les renforcer génétiquement, on en a fait venir de pays étrangers, on a fait de l’élevage». Par ailleurs, les laies tendent à faire des portées plus importantes, plus fréquentes et plus précoces, suggérant la possibilité d’un croisement avec des cochons domestiques.

La chasse… et les changements du monde agricole

Selon Eva Faure, «c’était un évènement de tuer un sanglier dans les années 1970, tout le monde faisait ce qu’il pouvait pour garder des sangliers sur sa commune. Les chasseurs, et leur façon d’appréhender le sanglier, sont restés un peu les mêmes. Mais si les chasseurs ont probablement joué un rôle, cela ne peut pas expliquer toute l’augmentation des populations ».

«D’ailleurs, tous les pays de la même zone biogéographique que le nord de l’Europe (Russie, Asie, Amérique du Nord) connaissent la même évolution des populations de grand gibier. Les changements importants des milieux agricoles depuis les années 1970 jouent aussi très probablement un rôle», notamment via la désertification, l’agrandissement des parcelles et la montée en puissance de la monoculture de maïs, ajoute la vétérinaire

Pris en application de la loi de juillet 2019 portant création de l’OFB et modifiant les missions des fédérations de chasseurs, un décret relatif à la maîtrise des populations de grand gibier et de leurs dégâts doit être publié de manière imminente. Il prévoit des sanctions accrues pour le nourrissage de sangliers visant à les concentrer sur un territoire, et supprime l’autorisation individuelle de chasse anticipée pour les sangliers et les chevreuils, jusqu’alors nécessaire pour chasser à partir du 1er juin.



[i] Contactée par le JDLE, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) n’a pas donné suite, indiquant avoir été saisie à ce sujet par le ministère de l’agriculture, en charge du dossier maladie d’Aujeszky.