«S’il fait bon vivre pour les animaux, il fait forcément bon vivre pour les humains»

Le 09 octobre 2017 par Marine Jobert
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Patrick Barbier, mairie depuis 2008 de Muttersholtz.
Patrick Barbier, mairie depuis 2008 de Muttersholtz.
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2.040 habitants, 1.267 hectares dont 400 de prairies inondables et 60 de forêt alluviale, une dizaine de cours d’eau, une des premières Maisons de la nature de France (1971), un territoire à énergie positive, quelques gardes-champêtres et un maire passionné. Mutterslholtz, à quelques encablures de Sélestat (Bas-Rhin) vient de recevoir le titre de Capitale française de la biodiversité 2017. Patrick Barbier, maire depuis 2008, nous a accordé un entretien sur les recettes du succès de son village, le premier à recevoir cette distinction nationale.

 

JDLE – Après Rennes, Strasbourg, Lille, Montpellier, quelle utopie de présenter la candidature de ce petit village du Ried au titre de Capitale française de la Biodiversité! Et pourtant…

Patrick Barbier - J’ai découvert ce label en 2004, quand Strasbourg a été désignée Capitale française de la biodiversité [la capitale alsacienne l’a obtenu de nouveau cette année, dans la catégorie Grandes villes]; nous étions alors en-dessous de la barre des 2.000 habitants, ce qui nous empêchait d’y prétendre. Je pensais que nous avions nos chances dans la catégorie des petites villes, mais là, nous sommes le premier village à gagner le titre! Il nous a fallu répondre à plus d’une centaine de questions très développées, qui nous ont amenés à nous interroger et à glaner des idées. Pour être franc: nous avons coché à peu près toutes les cases. A petite échelle, on fait presque ‘tout’ en matière de biodiversité ici. Mais ce qui a impressionné le jury, c’est la mobilisation de la population.

 

JDLE – Le thème de cette année –‘Aménager, rénover et bâtir en faveur de la biodiversité– vous a permis de mettre des projets à l’honneur. Pouvez-vous nous en présenter quelques-uns?

Patrick Barbier - Nous avons d’abord mis en avant notre atelier de jus de pommes. Outre la possibilité, les bonnes années, de sortir 60.000 litres d’excellent jus pour une somme dérisoire, il a, 20 ans après sa création, permis de sauver les vergers qui ceinturent Muttersholtz. Au remembrement, ces zones impossibles à classer comme réserves naturelles auraient été massacrées à la tronçonneuse! Les propriétaires qui, pour la plupart, ne sont pas des agriculteurs, ont hérité de ces terres et ne savaient plus quoi faire des pommes. Ils étaient bien contents de toucher un loyer agricole et de profiter du bois des pommiers pour leur cheminée… En 2000, date du dernier remembrement, ce sont pourtant eux qui ont refusé de céder leurs parcelles, et ce grâce à la création de l’atelier de jus de pommes. Le géomètre était surpris… Et puis la chouette-chevêche, qui est inféodée à ce milieu, est revenue! Ça a été une belle nouvelle pour nous, car elle avait disparu depuis une quarantaine d’années, avec la raréfaction des vergers.

Une autre opération à caractère éducatif qui leur a plu, c’est le sentier pieds nus SensoRied que nous avons installé dans le village. C’est très courant en Allemagne. L’objectif, c’est de faire découvrir le Ried, en stimulant les sens et en découvrant la biodiversité locale sur un parcours d’un kilomètre et demi. Ce voyage peut être gustatif, car on peut manger des plantes comestibles, mais personne n’est obligé d’enlever ses chaussures!

Dans notre projet de plan local d’urbanisme (PLU), nous essayons d’avoir des objectifs de biodiversité, ce qui n’est pas évident puisque ce plan sert surtout à réglementer la construction. Côté Est, c’est un peu ‘maïsland’ et côté Ouest, s’étend le Ried. En plein milieu, se trouve une bande de 70 mètres de large sur 2 kilomètres de long –un très bel exemple de corridor écologique–, qui est un ancien bras du Rhin. A partir de ça, on essaie de construire un réseau réticulé, de connecter les champs en s’appuyant notamment sur les aires Natura 2000, mais aussi en valorisant le rôle du Ried en tant que zone d’expansion des crues. Avec nos 30 km de cours d’eau sur la commune, on essaie d’amplifier les ripisylves. Dans le PLU [dont l’enquête publique devrait bientôt débuter], on a prévu des emplacements réservés –c’est-à-dire une sorte de droit de préemption en faveur de la commune pour le jour où une parcelle change de propriétaire–, aux endroits où des continuités de réseau sont à faire ou en vue de leur conversion en bio.

 

JDLE – Finalement, est-ce que ça vaut vraiment le coup de protéger la biodiversité dans sa commune?

Patrick Barbier - Oh oui! Mais attention, être capitale de la biodiversité ne signifie pas être un spot de biodiversité. Nous sommes une oasis au milieu de la plaine agricole. Néanmoins, un nombre impressionnant d’espèces reviennent, année après année.

La chouette-chevêche, grâce aux vergers… Les castors, depuis qu’ils ne sont plus chassés… Les cigognes, après avoir failli disparaître, sont presque trop nombreuses ici [il y en a 16 couples]: nous sommes désormais obligés d’intervenir quand elles s’installent sur les cheminées, car les gens ne peuvent plus se chauffer! Les villages qui nous entourent en ont nettement moins, car elles trouvent leur nourriture dans la zone inondable prairiale qui nous entoure. Une frayère à saumon s’est installée sur la Blind. Jamais je n’aurais pensé voir le retour du saumon ici de mon vivant! Le harle bièvre, un canard piscivore, était devenu très rare dans les alentours; deux couples nichent désormais. A l’occasion de la remise en service de notre centrale hydraulique, l’étude d’impact a montré qu’il y a 25 sortes de poissons dans le canal d’amenée, dont 4 sont patrimoniaux, comme le chabot et la lamproie de Planer [une agnathe] et la mulette épaisse [une moule d’eau douce considérée en voie d’extinction] dont on a trouvé plus d’un millier. Ce n’est pas spécifique à Muttersholtz, mais c’est dû à l’amélioration générale de la qualité de l’eau.

 

A Muttersholtz s’est installé au fil des ans un pôle de compétences en génie écologique. Plusieurs entreprises, employant quelque 130 personnes, œuvrent dans le domaine de la restauration et de l’entretien des milieux naturels.

 

JDLE - La biodiversité vous causerait donc des problèmes d’aménagement…?

Patrick Barbier – Sur le plan de la règlementation, je l’accepte tout à fait. Mais ce que je remets un peu en cause, c’est la rigidité et le manque de pragmatisme de l’administration, qui a tendance à être plus royaliste que le roi… Notre projet a donc été totalement changé. Le canal d’amenée, qui devait passer de 6 à 10 mètres cubes par seconde –et là, on faisait des dégâts– ne changera pas de débit. Sans entrer dans les détails techniques, on ne touche pas le milieu, sauf sur 50 mètres que l’on met à sec pendant le chantier. Et c’est là que se trouve la moule… cette seule phase-là, qui nécessite une dérogation pour déplacer cette espèce protégée, donne lieu à une complexité administrative folle. Nous faisons tous les efforts possibles, mais cela a un coût et si une microcentrale comme la nôtre fait des économies de CO2 et d’énergie, cela ne rapporte pas beaucoup d’argent. Le retour sur investissement est de l’ordre de 20 ans…

JDLE – Vous avez listé quelques exemples positifs pour la faune de cette protection de la biodiversité. Mais qu’en est-il des humains?

Patrick Barbier –Déjà, cela fait plaisir à tout le monde d’être distingués! Les habitants sont fiers, même ceux que je ne pensais pas sensibles à ces questions. En hiver, je ne compte plus les photos de plaines inondées que les gens postent sur facebook, en disant «j’ai la mer chez moi». Davantage de biodiversité, cela veut dire aussi moins de chimie, et les gens y sont sensibles également. Et puis le côté éducatif vis-à-vis des enfants plaît beaucoup. S’il fait bon vivre pour les animaux sauvages, il fait forcément bon vivre pour les humains.

 

JDLE – Qu’attendez-vous de ce prix?

Patrick Barbier – J’en espère encore plus d’adhésion, de fierté et de mobilisation. Le 31 octobre, on organise une fête pour affirmer que ce n’est pas un aboutissement… il ne faut surtout pas oublier qu’il n’y a pas si longtemps, la biodiversité était en bien meilleur état qu’aujourd’hui. J’en attends aussi de la notoriété ‘utile’, c’est-à-dire de bénéficier d’encore plus de moyens. Je ne me plains pas, car nous avons énormément reçu. Tous les chantiers pour ‘renaturer’ les rivières ou les ‘reméandrer’ [les Prussiens ont eu tendance à mettre les cours d’eau au cordeau, et ils retrouvent aujourd’hui certains méandres] ont été financés à hauteur de 80% par l’Agence de l’eau. Avec des effets immédiats, comme le retour de l’Agrion de Mercure, une libellule qui aime les débits plus dynamiques permis par le rétrécissement des phréatiques. J’en espère aussi des retombées touristiques, pour la cinquantaine de lits de nos gîtes ruraux, les deux hôtels de la commune voisine et la Maison de la nature, qui souffre également de la baisse des aides publiques. Sans compter les visites d’élus d’autres communes. J’aimerais que mes collègues maires comprennent qu’au-delà de la biodiversité elle-même –j’ai bien conscience que tout le monde n’est pas un naturaliste comme moi–, la population adhère à ce projet, qu’il crée du bien-être et de l’activité économique.

 

JDLE - Vous êtes un maire résolument écologiste. Ça veut dire quoi dans un village de 2.000 habitants?

Patrick Barbier – Bien qu’encarté chez les Verts, je me suis présenté au suffrage sans étiquette. Dans une petite commune, ce serait mal venu, d’autant les gens votent pour toi parce qu’ils te connaissent. J’ai la conviction que le futur sera écologique, ou ne sera pas. Et donc à mon échelle, je pousse dans toutes les directions possibles, de manière modérée et progressive. Il faut aller chercher les gens où ils sont, et pour l’instant, la plupart ont des modes de vie qui n’ont rien à voir avec l’écologie. Il faut les prendre par la main, prêter de l’attention à tout; et si j’ai cet axe de l’écologie en tête, 90% de ma journée est consacrée à d’autres sujets qui n’ont rien à voir. Quand les gens se sentent écoutés et pris en compte, la réciproque peut alors être vraie.

 



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