Risques industriels : comme un air de déjà vu

Le 05 novembre 2019 par Valéry Laramée de Tannenberg
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L'incendie de Lubrizol à Rouen a montré des carences dans la prévention du risque industriel.
L'incendie de Lubrizol à Rouen a montré des carences dans la prévention du risque industriel.
SDIS 76

 

Cinq semaines après l’incendie de l’usine de Lubrizol, l’association des collectivités soumises au risque industriel rappelle les carences en matière de prévention et de gestion des crises technologiques.

 

Après chaque accident industriel, c’est un peu la même chose. On procède au retour d’expérience et on vote une loi. En attendant la suite de l’incendie de l’usine de Lubrizol, prenons un bon cas d’école: AZF.

Deux ans après la catastrophe toulousaine de 2001[1], le parlement légifère. Porté par la ministre de l’environnement de l’époque (Roselyne Bachelot), le nouveau texte entend améliorer la prévention des risques technologiques et naturels et la réparation des dommages.

380 PPRT approuvés

Pour ce faire, la loi Bachelot oblige notamment les DREAL à élaborer des plans de prévention des risques technologiques (PPRT), à partir de nouvelles études de danger des industriels. Dans les zones couvertes par ces plans, l’Etat peut exproprier ou imposer la réalisation de travaux de protection (fenêtres renforcées, par exemple). De leur côté, vendeurs et bailleurs ont l’obligation d’informer acquéreurs et locataires de biens immobiliers de l’existence de risques.

Seize ans plus tard, le bilan de l’application de la loi Bachelot est mitigé. Industriels et services publics ont plutôt bien œuvré[2]. «Sur les 388 PPRT à réaliser, 380 ont été approuvés», se félicite Delphine Favre, déléguée générale de l’association nationale des communes pour la maîtrise des risques technologiques majeurs (Amaris).

Comme souvent, le diable se niche dans les détails. Situés dans le périmètre des PPRT, 16.000 logements devaient subir des travaux de mise en protection. Or, seules 600 habitations ont été traitées en 16 ans. Un point noir. En cause, le financement de ces travaux, pourtant subventionnés à hauteur de 90%.

l'écueil du crédit d'impôt

Complexe, peu connu, le montage imaginé par les parlementaires (40% de crédits d’impôts, 25% de soutien de la part des industriels et 25% de subventions des collectivités) n’a pas séduit les personnes concernées.

De plus, le montant du crédit d’impôt a souvent varié au gré des projets de lois de finances. Enfin, le principe même du crédit d’impôt rebute. «C’est souvent impossible pour un ménage modeste d’avancer 4.000 à 5.000 euros de travaux», estime Yves Blein, président de l’Amaris. Et le député-maire de Feyzin (Rhône) d’appeler à une réforme de ce soutien financier.

Les activités économiques et les bâtiments publics situés dans des zones à risque sont encore moins bien «lotis». Des milliers d’entreprises sont, elles aussi, installées dans le périmètre des PPRT. Mais, contrairement aux particuliers, celles-ci ne bénéficient d’aucun soutien financier ni technique pour se protéger. Même remarque pour les écoles, gymnases, médiathèques, hôpitaux, maisons de retraite et autres cantines. Aucun financement n’est prévu pour aider les communes à protéger, voire à déménager leurs bâtiments publics exposés. Une situation tragique, connue et qui semble immuable.

quelle alerte?

L’accident de Lubrizol a mis en lumière une autre faille dans le dispositif de protection des populations: l’alerte et l’information. «A l’heure des réseaux sociaux, on ne peut plus alerter une population avec des sirènes datant du début du XXe siècle», résume Yves Blein. En cas d’accident, l’édile LREM plaide pour la mise en œuvre d’un système d’alerte par SMS. Certaines communes, comme Toulouse, se sont dotés d’automates d’appel en masse qui permettent d’alerter un grand nombre de personnes par messages téléphoniques ou par SMS.

A l’instar du préfet de Normandie, l’élu lyonnais milite pour une généralisation d’un système d’alerte par diffusion cellulaire. Cette sorte de réquisition des opérateurs de téléphonie mobile permet d’adresser un SMS à tous les téléphones mobiles ayant «borné» dans un périmètre donné. Le dispositif a semble-t-il, donné de bons résultats au Chili, au Japon, aux Etats-Unis ou aux Pays-Bas.

Seule inconnue: les personnes dûment informées feront-elles les gestes qui sauvent? Les retours d’expériences d’accident industriel, comme La Mède en 1992, ou AZF en 2001, montrent que c’est rarement le cas. Certes, chaque mairie concernée doit réaliser un document d’information sur les risques majeurs. Pas simple, quand la commune abrite à peine quelques dizaines d’administrés. De même, les exploitants de sites classés Seveso seuil haut ont l’obligation d’organiser des campagnes de communication. Tous les cinq ans seulement.

fonctionnement en silo

Pas étonnant, dans de telles conditions, que les populations oublient les consignes, fussent-elles élémentaires (calfeutrage chez soi plutôt que fuite sur les routes).

En outre, les communes sont souvent dépossédées de leur rôle opérationnel. «Lors de l’incendie de la station d’épuration d’Achères, le 4 juillet dernier, les collectivités riveraines n’ont été officiellement informées que par un tweet, une heure et demi après le début du sinistre», rappelle Yves Blein. Difficile, dans pareille condition, pour un maire d’informer ses concitoyens et d’organiser les secours, sur le territoire communal.

Le pourrait-il seulement? La commune doit effectivement mettre à l’abri sa population en appliquant son plan communal de sauvegarde (PCS). Un PCS qui n’est pas coordonné au plan particulier d’intervention (PPI). Elaboré par l’industriel, le service départemental d’incendie et de secours, les services de l’Etat, les services d’urgence, le PPI définit, rappelle le ministère de l’Intérieur, «l’organisation des secours en cas d’accident dans une installation classée dont les conséquences du sinistre sont susceptibles d’affecter les populations et/ou l’environnement.» Tout seul dans son coin.

 

 



[1] L’explosion, le 21 septembre 2001, du stock de nitrate d’ammonium de l’usine Toulouse d’AZF a provoqué la mort de 31 personnes et en a blessé 2.500 autres.

[2] Pour les réaliser, l’Etat, les entreprises et les collectivités auraient investi un milliard d’euros, estime l’Amaris.

 



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