Ressusciter l’agriculture extensive en milieu humide

Le 20 novembre 2017 par Marine Jobert
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Les zones humides ont-elles un avenir agricole.
Les zones humides ont-elles un avenir agricole.
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L’Etat s’interroge sur la sauvegarde des milieux humides, martyrisés par l’agriculture intensive et l’urbanisation, et les moyens de coexistence avec des élevages eux-mêmes pris dans des contraintes budgétaires et de gouvernance complexes.

Ils ont chaussé les bottes et arpenté les marais de l’Ouest, de Normandie, de Camargue, les milieux humides des Hauts-de-France et de Savoie. Du marais de Brouage à la Tour du Valat, de la Brière à la plaine maritime picarde, les inspecteurs du CGEDD[1] et du CGAAER[2] ont ausculté le difficile compagnonnage entre élevage et préservation de ces zones «exploitées ou non, habituellement inondées ou gorgées d’eau douce, salée ou saumâtre de façon permanente ou temporaire», comme les définit le code de l’environnement. Car les zones humides souffrent, et les éleveurs qui pratiquent encore là une agriculture extensive semblent y vivre leurs dernières heures, comme l’ont consigné les hauts fonctionnaires dans le rapport qui vient d’être publié.

Valoriser les produits laitiers peut rapporter. Mais à condition de pouvoir traire les vaches deux fois par jour, ce qui impose des bâtiments près des prairies ou un matériel volant, demandant une installation complexe en zone humide. Si la production de viande y reste la plus facile, elle est pourtant rare, l’élevage étant préféré à l’engraissement, qui nécessite de garder les animaux plus longtemps sur l’exploitation et dans une dépendance climatique quant au fourrage. Sans compter avec le parasitisme, qui pèse lourdement sur les performances des troupeaux.

Elevage plombé par les retards de paiement

D’un côté, 74% des écosystèmes humides et aquatiques sont en évolution défavorable au sens des directives communautaires, sous les coups de boutoir de l’agriculture, de l’urbanisation, mais aussi des gravières en vallée alluviale et de la proliférations d’espèces végétales ou animales, exotiques ou autochtones. De l’autre côté, c’est un «profond désarroi» qui règne dans la production bovine (viande et lait), soumise à une baisse de la consommation carnée et à des cours mondiaux défavorables. Seuls semblent s’en sortir ceux qui ont opté pour l’agriculture biologique et les circuits courts, note la mission. Et la politique agricole commune (PAC), dont l’on se souvient qu’elle avait fait de l’aide à l’élevage un objectif «prioritaire» pour la période 2014-2020, a enfoncé le clou de la conjoncture, puisque les aides du deuxième pilier (les mesures agro-environnementales et climatiques ou MAEC) ont souffert de retards de paiement[3] qui ont placé des éleveurs dans des situations «désespérées». «Le système est désormais perçu comme non maîtrisable par les agriculteurs, voire par l’administration, et déconnecté de leur pratique professionnelle. La confiance dans les mesures agro-environnementales sera difficile à reconquérir», analyse la mission, qui constate une appétence des éleveurs pour l’indemnité de compensation pour handicap naturel (ICHN), en cours de refonte.

Contrer la déprise agricole

Les éleveurs bénéficiaires des MAEC protègent-ils les zones humides? Difficile à dire, évacuent les hauts fonctionnaires, puisque peu d’évaluations ont été menées, à l’exception de celle du syndicat mixte de la Camargue gardoise. Au risque de truisme, la mission estime que «le point positif essentiel à mettre à l’actif des MAEC est qu’il reste des éleveurs en milieux humides. La déprise et la fermeture des milieux annoncées fin des années 80 ne sont pas là.» Une note du ministère de l’agriculture estimait pourtant qu’entre 2006 et 2014, 815.000 hectares avaient été restitués à la ‘terre’ du fait de la déprise agricole (pour une surface agricole utile de 29 millions d’ha).

Produire moins pour produire mieux

Les zones humides rendent-elles service aux éleveurs? Dans l’optique de la révolution agricole des années 1960, tout milieu humide était considéré comme un ennemi à drainer, en vue d’y produire le plus possible. Et ce, alors même que ces prairies apportent un pâturage toute l’année ou presque, sont fertilisées par les crues et assurent un fourrage de qualité. Une logique qui ne peut plus prévaloir aujourd’hui: «Si l’objectif est de maintenir les milieux humides pour leur qualité de milieux naturels et leurs fonctions associées, alors le choix ne peut être que de valoriser au mieux la productivité naturelle de ces milieux, de l’optimiser par une gestion fine. Il est alors exclu d’augmenter la quantité produite pour assurer un revenu aux éleveurs sur les milieux naturels.»

Effets pervers des MAEC

A lire le rapport, il semble d’ailleurs que la mise en œuvre de ces MAEC ne soit pas toujours la panacée, voire conduise à des «effets pervers». Comme ces exploitants qui reprennent des parcelles de marais éloignées, dont ils assurent la fauche, mais sans assurer aucun entretien des canaux ou suivi de ces milieux complexes. «Même si théoriquement il est possible d’ouvrir des MAEC porteuses de changements de pratiques, dans la réalité elles ont, pour une bonne part, perdu leur objectif de faire évoluer les pratiques vers une meilleure prise en compte de la biodiversité pour devenir une forme d’aide sociale à l’élevage.»

Payer plus côté consommateur

Un autre acteur va décider de ce revenu: c’est le consommateur. Quel prix un consommateur est-il prêt à payer pour un produit issu de la valorisation d’un milieu naturel avec un minimum d’intrants, s’interroge la mission, qui propose la création d’un label pour la production à l’herbe sur des milieux naturels. Elle recommande d’intensifier les circuits courts et d’approfondir les liens avec la restauration collective. Parce que la communication, qu’elle soit sur un label, une marque, un produit local ou une offre touristique, «coûte cher et doit être ciblée», la mission estime nécessaire de l’intégrer dans le «projet alimentaire territorial» (PAT).

Manque d’informations

Reste que les milieux humides ne sont pas des oubliés de la République. Un plan national d’action sur les milieux humides existe, ainsi que des programmes opérationnels, en cours depuis 2014. Avec des effets peu profitables, ni pour les éleveurs, ni pour les milieux. Que manque-t-il? Ces mesures n’ont été appliquées que sur une partie du territoire, ou de façon sectorielle, sans synergie entre les différents types d’acteurs; et les éleveurs ne connaissant pas toutes les mesures possibles, lorsqu’ils en mettent une en œuvre, ce n’est pas suffisant pour avoir un impact significatif, analyse la mission. S’en suivent une série de recommandations, en direction des collectivités comme des éleveurs, pour mieux articuler les outils déjà disponibles.

Lever les verrous sociotechniques

«L’espoir est permis», pensent les auteurs du rapport, qui en veulent pour preuve «la dynamique naissante des réseaux Natura 2000, des GIEE[4] et des réseaux d’éleveurs». Reste que, «tant que les pouvoirs publics, au niveau national ou local, n’auront pas fait de la préservation des zones humides, et des services écosystémiques indispensables qu’elles rendent, un enjeu majeur et une priorité, dotés d’une stratégie affirmée et de moyens conséquents dans la durée», l’érosion du nombre d’agriculteurs dans ces zones ne sera pas enrayée. C’est grâce à la dimension humaine de la transition agro-écologique, l’écoute, l’appropriation, l’information et la formation, la participation aux décisions, le dialogue au sein du groupe que pourront être levés les «verrous sociotechniques», qui empêchent une majorité d’éleveurs de se lancer dans des changements qu’ils jugent souvent trop risqués ou inaccessibles. A commencer par la conversion vers l’agriculture biologique.



[1] CGEDD: Conseil général de l’environnement et du développement durable

[2] CGAAER: Conseil général de l'alimentation, de l'agriculture et des espaces ruraux

 

[3] Un peu moins de la moitié des demandes (43%) déposées en 2015 au titre des MAEC, ainsi que des aides en faveur de l’agriculture biologique ont été payées début novembre. Les dossiers restants seront régularisés tous les 15 jours, ce qui pourrait apurer la situation d’ici la fin de l’année. En mars 2018, ce sera au tour du paiement des annuités de 2016, puis de celles de 2017 à partir du mois de juillet, pour un retour à un calendrier de paiement normal lors de la campagne 2018.

[4] GIEE: groupement d'intérêt économique et environnemental

 

 



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