Résidus de médicaments dans l’eau: un risque encore mal connu

Le 26 février 2009 par Sabine Casalonga
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La présence de médicaments à l’état de traces dans l’eau a été mise en évidence par de nombreuses études. Si l’impact écologique est avéré, l’impact sanitaire pour l’homme -encore mal connu- serait indissociable de celui lié à l’exposition à de multiples polluants. Face à ce risque émergent, les mesures réglementaires apparaissent insuffisantes.

Aspirine, paracétamol, ou anti-épileptique: ces molécules au bénéfice évident pour l’homme figurent désormais sur la liste des polluants environnementaux. Le sujet est sous le feu des projecteurs depuis la publication du rapport de l’Académie de pharmacie (1) en septembre dernier et le colloque organisé par le ministère chargé de la santé en octobre. «Une prise de conscience politique des effets de la pollution chimique est à l’œuvre», commente Hélène Budzinski, directrice du laboratoire de physico-et toxico-chimie de l'environnement au CNRS. Pourtant la mise au jour des premiers résidus de médicaments dans les effluents de stations d’épuration remonte aux années 70. Mais il faudra attendre les années 2000 et les progrès des méthodes d’analyse pour identifier de plus faibles quantités et des molécules plus variées. Les faits sont de nature à inquiéter: des traces de médicaments ou de leurs dérivés ont été mesurés dans tous les milieux et sur tous les continents. Leur présence est avérée dans les eaux de surface, les eaux souterraines et résiduaires, les boues des stations d’épuration -utilisées en épandage agricole- et même dans l’eau potable! Les concentrations sont faibles, cependant: de quelques nanogrammes par litre (ng/l) à quelques centaines de microgrammes par litre (µg/l).

D’où proviennent ces polluants? Principalement des rejets naturels (excréments et urines) humains et animaux suite à la consommation de médicaments, ou de ceux non utilisés et non recyclés, qui se retrouvent dans les effluents des stations d’épuration. En effet ces stations n’ont pas été conçues pour traiter les médicaments et les éliminent à des taux variant entre 30 et plus de 90% selon les substances. Or, la consommation de médicaments n’a cessé de croître depuis plusieurs décennies dans les pays industrialisés. En France, 4e consommateur mondial, 3.300 molécules sont commercialisées.

Les rejets par les établissements de soin sont particulièrement préoccupants car ils contiennent des anti-cancéreux et des produits radioactifs, des molécules toxiques, peu dégradées et persistantes dans l’environnement. Avec le développement des soins de chimiothérapie à domicile, l’enjeu des anti-cancéreux est énorme, souligne Hélène Budzinski.
Autre source d’inquiétude majeure: la contamination de l’eau potable. Une étude conduite dans le cadre du plan national Santé-environnement (PNSE I) a démontré la présence d’une vingtaine de substances médicamenteuses dans les eaux potables sur 141 sites en France, confirmant les résultats d’études internationales. «Les doses retrouvées (de l’ordre du ng/l) étant largement inférieures à celles utilisées dans le cadre thérapeutique (de l’ordre du mg/l), le risque de toxicité aiguë s’avère nul. En revanche, des incertitudes demeurent quant à l’impact à long terme d’une exposition chronique à de faibles doses», explique Benoît Roig de l’Ecole des mines d’Alès et coordinateur du projet européen Knappe.
De fait, à faibles doses, des substances perturbatrices du système endocrinien -incluant les contraceptifs oraux- peuvent altérer la reproduction et le développement de certains poissons et invertébrés, mais n’auraient pas d’impact direct chez l’homme. «Cependant, un effet significatif dû à l’exposition combinée avec d’autres perturbateurs endocriniens (bisphénol A, phtalates, PCB, pesticides) agissant en synergie, n’est pas à exclure», souligne Eric Vindignan, directeur du Cemagref de Montpellier et ancien responsable du programme national Pnetox (2). «Il ne faut pas isoler la problématique des médicaments de celle des autres polluants», renchérit Hélène Fenet du CNRS de Montpellier. L’impact des antibiotiques sur la prolifération de bactéries résistantes est également suspecté.

Face à ces incertitudes, l’Académie de pharmacie prône la surveillance des populations les plus sensibles, comme les enfants ou les femmes enceintes, et incite à développer les travaux de recherche. L’optimisation des techniques de traitement des eaux est également préconisée, mais le coût associé constitue un frein. La réglementation serait également insuffisante. La directive-cadre sur l’eau (3) exige bien une évaluation des impacts écotoxicologiques pour toute nouvelle molécule thérapeutique, mais celle-ci ne constituerait pas un argument suffisant pour interdire la mise sur le marché. En outre, aucun médicament ne figure dans la liste des polluants prioritaires à analyser dans l’eau potable. «Tant que les preuves de toxicité ne seront pas avancées, la réglementation ne pourra pas être modifiée», conclut Benoît Roig. La version provisoire du PNSE II, dont le texte officiel devrait être rendu public en mars, intègre bien la définition d’un plan de gestion des résidus de médicaments dans l’eau (4), mais cela paraît bien léger.

Apporter des réponses aux questions en suspens permettra sans doute de mieux cerner la réalité du risque. Parmi ces interrogations figure celle du devenir des dérivés de médicaments (métabolites) au cours des traitements et dans les eaux, jusqu’à présent rarement étudié; celle de l’impact environnemental de nombreuses molécules telles que les tranquillisants, le Viagra ou les nanotechnologie; et enfin l’évaluation de leur présence dans les sols et les aliments, les apports liés aux éventuels transferts alimentaires à l’homme étant encore inconnus.

(1) «Médicaments et environnement», Rapport de l’académie nationale de pharmacie (septembre 2008)
(2) Programme national d’écotoxicologie, lancé en avril 1996 par le ministère chargé de l’environnement pour une durée de 5 ans
(3) Directive 2000/60/CE établissant un cadre pour une politique communautaire dans le domaine de l'eau
(4) Dans le JDLE «PNSE II: les principaux volets du projet»


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