Récit d’une science sous la coupe des industriels

Le 03 mai 2013 par Marine Jobert
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Aminante, changement climatique, OGM, néonicotinoïdes, perturbateurs endocriniens et cigarettes: les mêmes techniques sont à l'oeuvre.
Aminante, changement climatique, OGM, néonicotinoïdes, perturbateurs endocriniens et cigarettes: les mêmes techniques sont à l'oeuvre.
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Stéphane Foucart, journaliste au quotidien Le Monde, vient de publier «La fabrique du mensonge, comment les industriels manipulent la science et nous mettent en danger»[1]. Au centre de l’ouvrage,  les ‘tobacco documents[2], ces millions de mémos, courriers ou factures, qu’une décision de la justice américaine, en 1998, a obligé les cigarettiers à rendre publics. On y apprend notamment qu’en lançant des chercheurs -qu’ils finançaient- sur de fausses pistes, les industriels ont retardé, tant dans la communauté scientifique que chez les politiques et dans l’opinion publique, l’émergence d’un consensus sur les effets délétères de la cigarette. Ils ont ainsi pu continuer à en vendre des milliards, précipitant la mort de dizaines de milliers de gens et rendant dépendantes des millions de personnes supplémentaires. Cette manipulation, sur plusieurs continents et pendant une cinquantaine d’années, sert aujourd’hui de «modèle» à l’industrie des pesticides et de la chimie, qui ferraillent contre les mises en cause sanitaires de leurs produits. Ainsi des néonicotinoïdes –dont 3 viennent d’être partiellement interdits dans l’Union européenne [JDLE]- et des perturbateurs endocriniens. Stéphane Foucart raconte l’histoire d’une science à genoux et de politiques incapables d’intervenir.

 

JDLE – Quand il y a débat, le public pense qu’il y a investigation. Or vous écrivez que quand il y a débat, c’est souvent un écran de fumée pour introduire du doute, gagner du temps ou brouiller le consensus scientifique qui va à l’encontre des intérêts des industriels. Alors…Comment reconnaître un vrai débat d’une fausse controverse?

Il y a plusieurs façons de provoquer le débat… On peut d’abord rester sur un sujet et creuser dans une même direction. Des faits contradictoires peuvent apparaître, mais ça, c’est du vrai débat scientifique, c’est ainsi que la science se fait. En revanche, il y a d’autres techniques pour faire émerger du débat –et qui paraissent beaucoup plus suspectes-: c’est de chercher dans d’autres directions. En 1953, John Hill, le grand communicant des cigarettiers américains coalisés face à l’émergence du lien entre la cigarette et le cancer du poumon, conseille à ses clients de lancer des scientifiques sur d’autres pistes: le rôle des prédispositions génétiques, «est-ce que dans les centre villes pollués les gens ont plus de cancers du poumon qu’ailleurs», «que peuvent être les effets statistiques des meilleurs diagnostics» ou encore «quels sont les bénéfices et les satisfactions tirés du fait de fumer», etc... Il y a alors un mécanisme de distraction qui se met en place, qui va créer du débat, mais qui ne sera pas un vrai débat scientifique: on ne se préoccupe pas de savoir si le lien est fort entre la cigarette et le cancer du poumon. On essaie juste de détourner l’attention et de diluer la perception du risque en allant chercher d’autres facteurs de risques pour ces maladies.

C’est la même chose qui s’est produite pour les abeilles. Le parallélisme est remarquable… La question n’a pas été de savoir si les insecticides tuaient les insectes, mais de chercher si les ravageurs ou la qualité du pollen n’étaient pas en cause… J’ai calculé le nombre d’articles scientifiques selon leur thème. La recherche sur les pathogènes naturels de l’abeille décolle l’année où les premiers néonicotinoïdes sont mis sur le marché. Le varroa –un acarien qui parasite les abeilles- a été introduit dans les ruchers français au tout début des années 1980. Et il n’a été que très peu étudié jusqu’en 1991… C’est admirable!

 

JDLE – Quel est le rôle des journalistes face à ces controverses scientifiques qui font, défont –et parfois tronquent- des débats pourtant nécessaires?

En tant que journaliste, on n’a pas de légitimité à intervenir dans un débat scientifique. En revanche on a une légitimité à enquêter, pour essayer de savoir si ce qui nous est présenté comme une controverse scientifique en est réellement une. On dispose d’outils, comme examiner le passé des scientifiques pour connaître leurs liens éventuels avec l’industrie ou passer au crible les parutions dans la littérature scientifique. Il ne s’agit pas d’avoir un avis éclairé sur tel protocole ou telle interprétation, mais bien de passer en revue ce qui se publie. Un exemple : le bisphénol A (BPA). Si on écoute l’agence européenne de sécurité alimentaire (EFSA) ou la Food & Drug administration (FDA), le BPA ne pose pas de problème à une dose inférieure à la dose journalière admissible (DJA). Mais si on consulte une base de données des publications scientifiques actuelles, on constate qu’il y a des centaines d’études qui trouvent des effets à des doses inférieures à la DJA chez l’animal. Les chercheurs ne cherchent pas à améliorer la santé publique; ce qui les intéresse, c’est de publier des résultats dans des revues. Donc si des centaines de laboratoires s’intéressent au BPA à faible dose, c’est bien parce qu’il y a quelque chose à trouver et à publier. Donc par ce biais là, on peut avoir un regard critique sur les publications de l’EFSA ou de la FDA.

 

JDLE – Vous vous êtes plongé dans les ‘tobacco documents’. Quand vous voyez un fumeur, désormais, que voyez-vous exactement?

Pour moi, un fumeur, c’est quelqu’un qui a renoncé à une partie de sa liberté… je le dis avec d’autant plus d’empathie que j’ai été moi-même fumeur pendant très longtemps… C’est une victime, qui a été manipulée quand il ou elle s’est mis à fumer. Si les fumeurs ont une perception claire de leur véritable situation, c’est rarement le cas pour la machinerie qu’il y a derrière: ils ne savent pas de quoi est fait leur geste de fumer. Or l’industrie du tabac, c’est la réunion de la propagande moderne –la publicité- et de l’instrumentalisation de la science. Et ils prévoient les choses à extrêmement long terme. Exemple: le fait de croire que fumer serait bon contre la maladie d’Alzheimer a été fabriqué sur plus d’une décennie. Ils ont instrumentalisé la neurobiologie –qui a globalement trouvé un effet positif à la nicotine pour les capacités cognitives, type la concentration, en laissant de côté tous les autres composés qui ont des effets délétères sur la cognition- contre l’épidémiologie, qui va prouver que les fumeurs contractent moins Alzheimer que les non-fumeurs. Une démonstration assez simple à faire puisque les fumeurs meurent en moyenne 10 ans avant les non-fumeurs, donc très peu développent Alzheimer sur de grandes cohortes. Donc sans avoir corrigé l’âge, on arrive à des résultats trompeurs [qui font effectivement croire que le fumeurs déclarent moins la maladie d’Alzheimer]. L’intérêt des ‘tobacco documents’, c’est qu’ils nous apprennent qui a touché de l’argent. Or quand on nettoie le corpus épidémiologique des études qui ont été financées par le tabac, on se rend compte que le risque de contracter Alzheimer est augmenté de 75% pour les fumeurs. Pour s’aider à arrêter, les fumeurs auraient énormément à apprendre de ce genre d’enquête…

 

JDLE – Dans votre livre, on croise très souvent des scientifiques et des agences sanitaires qui ne peuvent pas se prononcer aux vues des données disponibles et qui réclament des études supplémentaires, avec toutes les apparences de la bonne foi. Encore une marque de fabrique de la manipulation par l’industrie de la science?

Les scientifiques ont besoin d’un niveau de preuve extrêmement puissant pour affirmer quelque chose. Mais ils savent très bien que quand une décision politique doit être prise, on n’a pas besoin du même niveau de preuve. Toute la question, c‘est d’essayer de transposer le niveau de preuve nécessaire en science à celui nécessaire en politique. Le principe de précaution, justement, permet d’éviter d’avoir à exiger une certitude absolue pour agir.

 

JDLE – Les politiques que l’on croise dans votre livre semblent plutôt amorphes face aux débats qui fait rage. Que peuvent-ils faire face à ces controverses scientifiques?

Rien. Le pouvoir politique n’a pas les outils pour détecter, en temps réel, une controverse montée de toutes pièces. Certes, il y a des instruments, comme les agences de sécurité sanitaire. Mais souvent, elles ont souvent été infiltrées par l’industrie- j’exclus l’agence nationale de sécurité alimentaire, alimentation, environnement, travail (Anses), qui a fait le plus d’efforts en la matière et a fait un travail remarquable sur le BPA- et le pouvoir politique n’a aucune arme pour lutter contre. De façon plus globale, je pense que toute personne qui s’exprime publiquement sur des sujets un peu controversés, et avec un crédit de scientifique, devrait déclarer ses liens d’intérêts. Les journalistes devaient le faire aussi, pour qu’on sache qui les paie.

 

 

 



[1] Collection Denoël / Impacts, 17 euros.

[2] Robert Proctor, un historien des sciences et professeur à l’université Stanford (Californie), a publié le livre ‘Golden Holocaust’ sur le sujet.

 



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