Réchauffement: péril imminent sur les forêts françaises

Le 21 novembre 2019 par Romain Loury
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Les "chênes nobles" menacés par la hausse thermique
Les "chênes nobles" menacés par la hausse thermique
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Face au réchauffement, les chênaies françaises semblent lourdement menacées. Dans la forêt de Chantilly, un dépérissement massif est déjà en cours, constate Hervé Le Bouler, conseiller scientifique et expert climat. Une situation dramatique qui pourrait en annoncer bien d’autres.

Le réchauffement s’accélère, et avec lui les dommages causés à la biodiversité. Pour les forêts françaises, «cela fait 30 ans que les premières alertes ont été lancées, et 20 ans que le travail a commencé sur le sujet, lorsque la communauté s’est rendue compte que les dépérissements observés n’étaient pas liés à la variabilité ordinaire du climat», constate l’expert indépendant, anciennement à l’ONF et actuel responsable des questions forestières à France nature environnement, contacté jeudi 21 novembre par le JDLE.

Exemple, la forêt de Chantilly (Oise, 6.500 hectares), où les chênes sessiles et pédonculés sont mis à rude épreuve: 40% d’entre eux sont en train de mourir, ce qui équivaut à 28 années de récolte de bois.

De l’importance des «chênes nobles». Les chênes sessiles et pédonculés constituent la part la plus importante du stock sur pied de bois d’œuvre en France, parmi les essences feuillues. A eux deux, ils représentent 23% du bois vivant sur pied en France (12% pour le chêne pédonculé, 11% pour le chêne sessile), devant le hêtre (10%) et l’épicéa commun (8%).

Idem dans le Grand Est et en Bourgogne-France-Comté, où «des millions de m3 d’épicéa commun, comme un peu partout en Europe», dépérissent, constate Hervé Le Bouler. En cause, le réchauffement qui accroît le stress hydrique subi par les arbres: non seulement ils ont besoin de plus d’eau, mais cette eau vient à manquer, du fait de précipitations moins abondantes.

1.250 espèces végétales analysées

Appelé à la rescousse par l’Institut de France, propriétaire de la forêt de Chantilly (gérée par l’Office national des forêts), Hervé Le Bouler, ainsi que Daisy Copeaux, en charge des forêts du domaine, ont présenté leurs premières conclusions lors d’un symposium sur l’adaptation des forêts au réchauffement, qui s’est achevé mercredi 20 novembre à Toulouse. Ces résultats peuvent être extrapolés aux bassins de la Seine et de la Loire, même si la forêt de Chantilly, au sol sableux donc plus pauvre en eau, est menacée plus que d’autres.

L’expert a analysé 1.250 espèces végétales (arbres, arbrisseaux, arbustes, espèces herbacées) résidant dans cette zone géographique. Grâce au modèle IKS, dont Hervé Le Bouler est à l’origine, ils ont croisé l’aire de répartition de ces espèces en Europe avec différents scénarios de hausse de température.

Une aire de répartition plus restreinte

Leurs résultats montrent que les arbrisseaux, arbustes et espèces herbacées présentent une aire de répartition bien plus vaste, s’étendant jusqu’au sud de l’Europe, que les arbres. «Même avec une hausse de 2 à 3°C, ces espèces ne seront pas en-dehors de leur conditions climatiques», explique Hervé Le Bouler.

Ce qui n’est pas le cas pour les chênes, qui ne résisteront probablement pas à un réchauffement de +3°C. «Ce ne sera pas un désert, mais une forêt sans grands arbres, c’est-à-dire une garrigue, un maquis, une lande ou une prairie», ajoute l’expert.

Selon lui, «le plus probable, c’est que ces forêts [des bassins de la Seine et de la Loire] vont vers le dépérissement. Pour Chantilly, on ne s’est pas trompé: les chênes sont vraiment en train de mourir, ce n’est pas une simple rage de dents».

Une adaptation à préparer d’urgence

Face à ce constat alarmant, il ne faudra pas attendre que tous les arbres soient morts pour les couper, avant qu’ils n’aient perdu leur valeur. Ce qui permettrait de constituer une «cagnotte» en vue de la régénération de la forêt, préconise Hervé Le Bouler.

L’expert évoque plusieurs pistes, par exemple implanter des espèces proches, issues de régions plus sèches, ou sélectionner, parmi les chênes de Chantilly, des individus plus adaptés aux conditions à venir, pour qu’ils s’y reproduisent naturellement. Et surtout «pas de plan rigide sur 30 ans: il faut être réactif et agile», sinon Chantilly risque de devenir «un triste exemple pour toutes les chênaies du bassin parisien».