Réchauffement: les insectes s’effacent de la planète

Le 19 octobre 2018 par Romain Loury
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Un déclin qui en annonce bien d'autres
Un déclin qui en annonce bien d'autres

Chez les insectes, l’extinction de masse semble bien engagée: publiée lundi 15 octobre dans les Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS), une étude révèle une chute allant jusqu’à un facteur 60 dans les forêts tropicales de Porto Rico en 40 ans! Ce déclin semble clairement lié au réchauffement climatique.

Publiée en octobre 2017, une étude allemande avait déjà révélé une chute d’environ 75% de la masse d’insectes dans des zones protégées d’Allemagne. En cause, des changements d’usage des sols, avec une destruction de l’habitat liée à l’agriculture. A Porto Rico, la situation semble aussi dramatique, mais les causes en sont différentes.

Dans leur étude, deux biologistes, Bradford Lister (Institut polytechnique Rensselaer, New York) et Andres Garcia (université nationale autonome de Mexico), mettent en avant la piste climatique: en trois points de la forêt portoricaine de Luquillo, situées à 350 mètres d’altitude, la température maximale a grimpé en moyenne de 2°C entre 1976 et 2012.

Un effondrement bien avancé

Selon la méthode de comptage utilisée, le déclin est plus ou moins prononcé, mais toujours dramatique: lorsque les chercheurs recourent aux filets, la baisse de la biomasse des insectes entre 1976 et 2012 est d’un facteur compris entre 4 et 8. Mais lorsqu’ils utilisent des pièges collants, la chute est d’un facteur 30 à 60! L’analyse de ces chiffres montre une nette corrélation avec la température.

Conséquence directe de ce déclin, les espèces insectivores sont elles aussi en net recul, qu’il s’agisse des lézards anoles, de la grenouille Eleutherodactylus coqui et des oiseaux insectivores –mais pas des oiseaux granivores, dont les effectifs demeurent globalement stables.

Corrélation avec le climat

Contacté par le JDLE, Philippe Grandcolas, directeur de l’Institut de systématique, biodiversité et évolution (Paris) (1), juge l’étude «très convaincante», et la corrélation avec le climat «relativement forte»: «il n’y a pas eu de changement important d’usage des sols, pas de déforestation massive. Ce milieu n’est pas impacté de manière aussi forte par d’autres facteurs que le climat».

En l’état, difficile de déterminer quel facteur climatique est le plus important: une hausse de la moyenne de température? Des extrêmes thermiques plus fréquents? Une fréquence accrue de cyclones, fléau caribéen? Les auteurs de l’étude semblent écarter cette dernière hypothèse, remarquant que les insectes récupèrent généralement assez vite après un cyclone.

Seule certitude, les espèces tropicales présentent une faible tolérance aux variations thermiques: leur environnement jouit d’une température assez stable tout au long de l’année, et leur survie ne nécessite donc pas une gamme étendue de tolérance thermique. Ce phénomène est particulièrement marqué dans les forêts d’altitude, à forte humidité et à température plus fraîche que la plaine.

Une nouvelle cause du déclin des amphibiens

Les chercheurs évoquent par ailleurs une hypothèse jusqu’alors inédite, celle d’un déclin mondial des amphibiens qui serait en partie lié à la disparition des insectes dont ils se nourrissent. Jusqu’alors le recul des amphibiens a été surtout associé à la destruction de leur habitat, ainsi qu’à des maladies telles que le champignon Batrachochytrium dendrobatidis.

Selon Philippe Grandcolas, «les amphibiens sont les grands perdants du changement global en cours: ils sont très dépendants de la température et de l’humidité de leur milieu, et le champignon [B. dendrobatidis] constitue une catastrophe pour beaucoup d’espèces. La piste des insectes est intéressante, cette étude soulève beaucoup d’éléments à creuser».

Dans son rapport publié lundi 8 octobre sur l’objectif d’un réchauffement limité à +1,5°C, le groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) rappelle qu’avec une telle hausse thermique 6% des espèces d’insectes pourraient voir leur aire de répartition fondre de moitié, contre 18% pour un réchauffement de +2°C.

(1) Muséum national d'Histoire naturelle (MNHN), Centre national de la recherche scientifique (CNRS), Sorbonne Université, Ecole pratique des hautes études (EPHE)



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