Réchauffement: les forêts tropicales, stock de carbone en péril

Le 26 mai 2020 par Romain Loury
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La forêt amazonienne, la plus proche du seuil thermique
La forêt amazonienne, la plus proche du seuil thermique
Olivier Hirt

En matière de stock de carbone, les forêts tropicales sont plus résistantes au réchauffement qu’estimé jusqu’alors, révèle une étude internationale publiée vendredi 22 mai dans la revue Science. Nombre de ces puits de carbone sont toutefois en voie d’en devenir des sources, en particulier s’ils franchissent le seuil critique de 32,2°C.

Important puits terrestre de carbone, les forêts tropicales sont directement menacées par la déforestation et le réchauffement. Outre une hausse du risque d’incendie, celui-ci favorise le dépérissement des forêts, via la hausse thermique et la baisse des précipitations.

A ce jour, les études évaluant la réaction de ce puits de carbone au réchauffement reposaient sur des données à court terme: les scientifiques analysaient les variations annuelles de température et de précipitations, et en déduisaient une évolution à long terme. Or les végétaux sont doués d’adaptation, et la composition des forêts peut évoluer, ce qui pourrait en partie compenser les effets délétères du réchauffement.

590 sites forestiers analysés

Dans une étude publiée dans Science, un consortium international de 225 chercheurs[i] suggère que le puits de carbone serait en effet plus résistant au réchauffement qu’escompté jusqu’alors. Leur analyse, qui repose sur une comparaison de 590 sites forestiers (Afrique, Amérique du Sud, Asie, Australie) suivis sur plusieurs décennies, leur a permis d’évaluer des conditions très diverses, aussi bien en température qu’en précipitations. L’évolution du stock de carbone repose donc non pas sur la base, temporelle, des variations annuelles, mais sur une comparaison spatiale de conditions locales.

Principale conclusion, la température constitue bien le principal facteur actif sur le stock de carbone: pour toute hausse de 1°C de la température maximale au mois le plus chaud de l’année, le stock de carbone diminue de 5,9%, du fait d’une baisse de l’absorption via la photosynthèse. Quant aux précipitations, toute hausse de 100 millimètres lors du trimestre le plus sec accroît le stock de 2,4%, principalement en préservant le carbone déjà séquestré.

Lors d’études précédentes, reposant sur des variations thermiques annuelles, «les effets d’une hausse de 1°C sur les gains de carbone ont été estimés trois fois supérieurs à ceux que nous voyons dans notre étude pantropicale à long terme», constatent les chercheurs. Selon eux, cette différence s’explique par «une combinaison d’acclimatation individuelle et de plasticité, de différence de réponse climatique parmi les espèces (…), et d’implantation de nouvelles espèces plus performantes à température élevée».

Un effondrement du stock au-delà de 32,2°C

Les chercheurs entrevoient toutefois un seuil thermique, à 32,2°C, au-delà duquel les forêts verront leur stock de carbone chuter rapidement: au-dessus de cette température, celui-ci diminuerait de 14,7% par °C, contre 3,8% en-dessous.

Or ce seuil de température maximale pourrait rapidement être atteint: si la température mondiale moyenne atteint +2 °C par rapport à l’ère préindustrielle, 71% des forêts tropicales dépasseront ce seuil de 32,2°C, en premier lieu en Amérique du Sud. Ce qui amoindrirait le stock de carbone de 35,3 milliards de tonnes de carbone, soit 3,5 années d’émissions de CO2 fossile. Sans compter la déforestation, la fragmentation forestière et les incendies, qui pourraient accélérer la chute.



[i] Dont plusieurs Français, issus du CNRS ou de l’Inrae, qui se sont penchés sur la forêt guyanaise.