Reach: les cobayes seront-ils épargnés ?

Le 09 février 2009 par Sabine Casalonga
Imprimer Twitter Facebook Linkedin Google Plus Email
050516_sourisdeLabo
050516_sourisdeLabo

Reach, qui impose de tester 30.000 substances chimiques, prône paradoxalement la réduction des essais chez l’animal pour des raisons éthiques, mais aussi financières. Or, si les méthodes alternatives sont en plein essor dans les laboratoires, leur validation scientifique et réglementaire exigera plusieurs années.

«Les données relatives à la toxicité de 86% des produits chimiques actuellement sur le marché sont insuffisantes ou inexistantes», rappelle Emmanuel Lemazurier, chef de projet à la direction scientifique de l’Institut national de l'environnement industriel et des risques (Ineris) et coordinateur de l’atelier de réflexion prospective Pro-Reach. Le règlement Reach impose justement l’évaluation de 30.000 substances chimiques produites ou importées dans l’Union européenne (UE). Or, en utilisant les tests actuels, il faudrait un à trois ans, des milliers de cobayes et un budget colossal pour chaque substance. «A ce coût, la mise en œuvre de Reach est impossible. D’où l’urgente nécessité de développer des tests alternatifs plus rapides, moins onéreux et fiables scientifiquement», prévient Emmanuel Lemazurier. Le règlement relatif aux méthodes d’essai de Reach (1) appelle à les utiliser «chaque fois que c’est possible». «C’est la grande nouveauté introduite par Reach», souligne Eric Thybaud de la direction des risques chroniques à l’Ineris.

Mais à l'heure actuelle, les seules alternatives autorisées se comptent sur les doigt des mains: il s’agit de tests cellulaires (in vitro) évaluant la génotoxicité (2) et la toxicité cutanée et oculaire. Un test in vitro de détection de certains perturbateurs endocriniens devrait toutefois être approuvé en 2009 par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). De fait, pour qu’un test soit reconnu et autorisé dans le cadre de Reach, il doit être soumis à la validation scientifique du Centre européen pour la validation des méthodes alternatives (Ecvam) puis à la validation réglementaire de l’OCDE. «Pour des essais in vitro, une validation internationale prend de un à trois ans», indique Laurence Musset, administratrice à la direction de l’environnement de l’OCDE.

De nombreux tests sont en cours de développement dans les laboratoires. Parmi eux, les méthodes de modélisation informatique (in silico), comme les tests QSARs (3), seraient promises à un bel avenir. Leur principe? Modéliser l’interaction entre une ou une famille de substance chimique et des récepteurs spécifiques chez l’homme, l’animal ou la plante, afin d’évaluer leur effet toxique. «Ces tests sont susceptibles de réduire d’un facteur 3 à 4 le recours à l’expérimentation animale», affirme Emmanuel Lemazurier.

Autre innovation portée par l’équipe d’Eric Leclerc de l’Université de technologie de Compiègne (UTC) et du CNRS: les micro-organes artificiels. «Il s’agit de micro-puces contenant des cellules humaines imbriquées dans une structure 3D reproduisant l’organisation du tissu humain», explique Cécile Legallais, responsable de l'équipe. Un prototype de criblage utilisable en routine par les industriels devrait être réalisé d’ici un an. Si la validation de ce test humain ne s’avère pas réalisable par simple comparaison avec les résultats obtenus chez l’animal, les chercheurs espèrent démontrer sa meilleure pertinence et capacité de ciblage.

La toxicogénomique, une discipline en plein essor, qui permet d’analyser l’effet des substances directement sur des gènes humains clés (fonction de reproduction, cancérogénèse, etc.), grâce aux puces à ADN, est également inscrite parmi les futures méthodes alternatives de Reach. Le président de l’association Antidotes Europe, Claude Reiss, ancien directeur du CNRS, a suggéré aux autorités européennes d’ouvrir un centre de toxicogénomique qui permettrait, selon lui, de tester en seulement trois ans, les 30.000 substances concernées par Reach.

L’association Pro-anima qui milite depuis 20 ans contre le recours aux essais chez l’animal, développe, sous l’expertise de Jean-François Narbonne, professeur de toxicologie à l’université de Bordeaux, un test de toxicité aiguë in vitro qui devrait être soumis pour validation à l’Ecvam d’ici fin 2009. «Malgré l’existence de nombreux tests dans des laboratoires de pointe, l’absence de réelle volonté politique, les lenteurs administratives et les conflits d’intérêt avec l’industrie ont freiné pendant longtemps le processus de validation», souligne Christiane Laupie-Koechlin, fondatrice de Pro-Anima. Ce processus devrait toutefois être accéléré sous l’impulsion créée par Reach. «D’ici trois à quatre ans, une quantité importante de tests validés scientifiquement sera disponible», estime Emmanuel Lemazurier. Le pôle national de toxicologie , inauguré en janvier dans le centre de recherche de l’Ineris en Picardie a vocation à mettre de tels tests à disposition des industriels.

Mais la fin du recours aux cobayes ne semble pas encore pour demain. «La suppression totale de l’expérimentation animale ne doit pas se faire ‘à tout prix’, la santé humaine et la qualité de l’environnement étant en jeu, indique la responsable de l’OCDE. Elle ne peut pas être envisagée aujourd’hui pour les essais chroniques et de cancérogénicité». Le comité scientifique sur les risques pour l’environnement et la santé (Scher) de la Commission européenne a d’ailleurs publié un avis récent sur la nécessité de recourir aux grands singes dans la recherche biomédicale, en l’absence de méthodes alternatives valides.

Eric Thybaud fait par ailleurs valoir qu’une reconnaissance trop rapide des tests alternatifs risque de se faire au détriment de leur fiabilité. «Actuellement, les instances nationales ont tendance à refuser les données issues de tests de type QSAR en raison des difficultés d’interprétation», explique-t-il. Au-delà des contraintes techniques, l’avenir des tests alternatifs se trouve entre les mains de l’Agence européenne des produits chimiques (Echa). Dès 2011, l’agence indiquera aux industriels quelles méthodes d’évaluation des substances privilégier pour compléter les informations manquantes de leurs dossiers d’enregistrement.

(1) Règlement CE n°440/2008 du 30 mai 2008 établissant des méthodes d'essai conformément au règlement Reach
(2) Génotoxicité: capacité à provoquer des lésions sur le matériel génétique (ADN) d’une cellule
(3) Quantitative structure activity relationships


A suivre dans l'actualité :

Sites du groupe

Le blog de Red-on-line HSE Compliance HSE Vigilance HSE Monitor

Les cookies assurent le bon fonctionnnement de nos sites et services. En utilisant ces derniers, vous acceptez l’utilisation des cookies.

OK

En savoir plus