Rapport Chevassus-au-Louis: la biodiversité sort de l’ombre

Le 07 mai 2009 par Sonia Pignet
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camargue
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Le professeur Bernard Chevassus-au-Louis (1) a remis la semaine dernière un rapport intitulé «Approche économique de la biodiversité et des services liés aux écosystèmes», dans lequel il propose une méthode pour évaluer la valeur financière de la biodiversité. Accueilli comme le «rapport Stern de la biodiversité», il met en lumière un sujet souvent éclipsé au profit du changement climatique.

«La biodiversité est le sujet le plus essentiel, et le moins abouti», a déclaré Jean-Louis Borloo, ministre en charge de l’environnement, lors de la présentation du rapport de Bernard Chevassus-au-Louis, consacré à l’économie de la biodiversité. Pour l’occasion, le Meeddat avait donc mis les petits plats dans les grands. Entouré par Chantal Jouanno et Nathalie Kosciusko-Morizet, Jean-Louis Borloo a qualifié le travail de «rapport Stern de la biodiversité» (2).

«Approche économique de la biodiversité et des services liés aux écosystèmes» est un rapport de plus de 370 pages, qui s’est fixé comme objectif de trouver une méthode pour «mesurer la biodiversité». Assumant le fait de réduire la valeur de la biodiversité à sa valeur économique, Bernard Chevassus-au-Louis et son groupe de travail ont opté pour une approche utilitariste du problème, en s’intéressant à la valeur des services rendus à l’homme par les écosystèmes. Après avoir fait le tour des définitions des notions de coût et de biodiversité, ils ont décidé de distinguer la biodiversité «remarquable» (composée d’entités identifiées, non substituables, etc.) de celle «ordinaire». Enfin, ils ont choisi de n’appliquer l’approche économique qu’à cette dernière, car «il est sans doute préférable de mobiliser d’autres valeurs pour traiter de la gestion pertinente de [la biodiversité remarquable]», expliquent les auteurs. A titre d’exemples, après moult calculs et hypothèses, la valeur d’une forêt française est estimée à 970 euros par hectare et par an, et celle d’un récif corallien français entre 5.000 et 10.000 €/ha/an.

Anticipant les remarques du type «la nature n’a pas de prix», le rapport insiste cependant sur l’utilisation qui pourra en être faite et précise «que la fixation d’une valeur n’implique pas l’ouverture d’un libre marché et que les échanges éventuels devront impérativement être régulés». L’approche économique doit s’articuler avec une approche éthique et sociologique de la nature.
Mais alors, si ce n’est pas pour créer un marché de la biodiversité, pourquoi ce rapport ?

Sébastien Genest, président de France nature environnement (FNE), estime que «si nous ne donnons pas de prix au vivant aujourd’hui, nous n’avancerons pas, car nous sommes dans un système économique. Face à la double crise écologique et économique, la solution passera par la valeur du vivant». FNE se réjouit donc que l’économie intègre enfin l’écologie. «La nature ne doit plus être un supermarché où tout est gratuit», indique Arnaud Gossement, son porte-parole. La fédération, dans un communiqué, a également salué «la prudence du rapport» tout en indiquant qu’elle serait vigilante sur les risques de dérive. «L’obligation de compenser des atteintes à la biodiversité ne doit ainsi jamais virer au droit à détruire», rappelle-t-elle. Par contre, elle voit dans ce travail une étape vers un éventuel étiquetage des produits de consommation dont le prix tiendrait compte de l’environnement.

Autres intérêts du rapport: «Le fait de se rendre compte que la biodiversité a une valeur doit redonner envie de gagner de la biodiversité. Refaisons du capital écologique», propose Bernard Chevassus-au-Louis. «Et chiffrons le coût de l’inaction, comme l’a fait Nicholas Stern avec le changement climatique», a ajouté le ministre de l’environnement. Plus terre-à-terre, Nathalie Kosciusko-Morizet a énoncé trois conséquences directes de la parution de ce rapport: remonter la biodiversité dans l’agenda international, et plus tard, intégrer la valeur de la biodiversité dans les procédures judiciaires ainsi que dans les projets d’infrastructures (ce à quoi s’était engagé Nicolas Sarkozy lors de son discours de clôture du Grenelle de l’environnement).

Pour Catherine Aubertin, économiste, directrice de recherche à l'Institut de recherche pour le développement (IRD) et co-auteure d’un livre intitulé «Les marchés de la biodiversité» (3), ce rapport est très intéressant par divers aspects. D’une part parce que c’est un rapport d’après-crise. «Les solutions marchandes sont abandonnées, et Bernard Chevassus-au-Louis n’est pas un néolibéral fou», souligne-t-elle. «Il a essayé d’être pragmatique. En retirant la biodiversité remarquable, il laisse l’affectif de côté, pour se concentrer sur les valeurs d’usage». En s’adressant aux industriels, confrontés à la nécessité de tenir compte de l’impact de leurs activités sur la biodiversité, «il leur propose une autre façon de voir le monde», et «apporte un élément qui participera au débat démocratique».
Catherine Aubertin se réjouit également que «la biodiversité reprenne du poil de la bête» grâce à la mobilisation autour de ce rapport. Jusqu’à présent, «le discours sur l’économie de la biodiversité est difficilement audible», souligne-t-elle. Conséquences, le sujet peine à attirer des financements, à moins de justifier ces recherches par leur lien avec le changement climatique, plus à la mode.

«Le Giec (4) et le rapport Stern ont popularisé le problème climatique et permis d’enclencher un processus mondial de lutte contre le changement climatique», a rappelé Jean-Louis Borloo, qui «souhaite voir se créer un Giec de la biodiversité d’ici 2010». D’ici là, le rapport sera envoyé à la Commission européenne. Pavan Sukhdev, économiste indien en charge d'un rapport pour la Commission européenne sur le prix de la biodiversité, attendu pour 2010 (5), a indiqué lors de la conférence qu’il intègrerait le travail français dans son rapport.

(1) Bernard Chevassus-au-Louis, docteur en sciences, est inspecteur général de l’agriculture et membre du CGAAER (Conseil général de l’agriculture, de l’alimentation et de l’espace rural) après avoir été de 1976 à 2007 chargé, puis directeur de recherches à l’Inra (Institut national de la recherche agronomique). Il a également présidé le Muséum national d’histoire naturelle entre janvier 2002 et janvier 2006.
(2) en référence au rapport de Nicholas Stern publié en octobre 2006 et portant sur l’économie du changement climatique
(3) «Les marchés de la biodiversité», Editions IRD (2007), de Catherine Aubertin, Valérie Boisvert et Florence Pinton
(4) Giec, pour Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat
(5) Rapport Teeb (Economie des écosystèmes et de la biodiversité)


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