Quels avenirs pour le pétrole?

Le 21 avril 2020 par Valéry Laramée de Tannenberg
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Les renouvelables ne sont pas le seul avenir des pétroliers.
Les renouvelables ne sont pas le seul avenir des pétroliers.
Equinor

Et si l’effondrement du prix du brut texan était le signe avant-coureur d’une transformation du secteur pétrolier mondial?

 

Certains y ont vu les prémisses de l’effondrement de l’industrie pétrolière, voire du capitalisme. Et de fait, depuis le premier forage du colonel Drake, en 1859, on n’avait jamais vu ça. En quelques heures, lundi 20 avril, le cours des contrats pour livraison en mai de West Texas Intermediate (WTI) est passé de 20 $ à – 40 dollars. De l’or noir à prix négatif: une situation inédite.

Ce mardi 21 avril, le cours du baril texan avait entamé une lente remontée, sans toutefois être passé du côté positif de la force. Comment expliquer pareille dégringolade? Essentiellement pour des questions conjoncturelles. La crise sanitaire a, au Texas comme ailleurs, considérablement réduit la demande de produits pétroliers.

En avril, indique la dernière étude sectorielle de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), la consommation de pétrole était inférieure de 29 millions de barils par jour à celle d’avril 2019: presque un tiers de moins. Il y a beaucoup trop de brut sur le marché, ce qui a précipité les prix à la baisse ces dernières semaines.

guerre des prix

Cette tendance a été amplifiée par la guerre des prix déclenchée, début mars, par la Russie et l’Arabie Saoudite. En refusant de fermer leurs vannes, ces deux importants producteurs d’hydrocarbures ont précipité les cours à la baisse, espérant mettre à genoux les pétroliers américains, dont la principale production, le pétrole de schiste, n’est rentable qu’au-delà des 50 $ par baril.

La première manche a été gagnée par les assaillants. Les prix du WTI et de son alter ego britannique, le Brent, ont rapidement chuté aux alentours de 25 $/baril. Aux abois, bon nombre de petites et de moyennes compagnies pétrolières US sont (ou vont) tombées dans l’escarcelle des grandes banques d’outre-Atlantique, qui se retrouvent productrices de pétrole. Ce n’était pas forcément leur objectif.

Un armistice a été signé le 12 avril. Les membres de l’Opep et la Russie ont accepté, collectivement de réduire leur production de 10 millions de barils par jour, à partir du 1er mai. Trop peu, trop tard. Les prix ont poursuivi leur descente infernale, à mesure que les mesures de confinement se généralisaient aux États-Unis. Selon le consultant spécialisé Rystad, le deal proposé par l’OPEP et la Russie suffira juste à stabiliser le marché jusqu’en juillet.

où stocker?

Depuis le 20 avril, les traders ne trouvent plus où stocker le brut texan. Faute de débouchés immédiats, les cuves et les oléoducs locaux sont pleins. Au large, les tankers servent désormais de réservoirs flottants. En espérant des jours meilleurs.

Ceux-ci ne sont pas pour demain. L’AIE n’anticipe pas de retour à la normale cette année. Rystad estime que l’on ne retrouvera pas le niveau de prix observé en 2019 avant … 2022. Conséquence immédiate: les compagnies pétrolières sabrent leurs dépenses. Seulement 335 milliards de dollars devraient être consacrés, cette année, à l’exploration-production d’hydrocarbures dans le monde: 32% de moins qu’en 2019. Cela sera-ce suffisant pour surmonter la crise? Ce n’est pas certain.

menaces sur le pétrole

Certes, les compagnies pétrolières sont habituées aux cycles du pétrole. Cette fois, elles doivent affronter une conjonction d’événements défavorables. La chute des prix du brut a laminé leur valorisation boursière. Le cours des actions ExxonMobil, BP, Shell, Chevron ou Total a, en moyenne, chuté de 40% depuis la fin décembre 2019. Si cette situation perdurait des millions d’actionnaires en seront pour leur frais. A commencer par les grandes banques américaines qui n’ont vraiment pas besoin de cela. Profitant de cette faiblesse boursière, de riches fondations américaines imaginent racheter certaines compagnies pour fermer … leurs puits polluants. D’autres perspectives, moins anecdotiques, assombrissent le ciel pétrolier yankee.

Certains experts estiment que nous avons atteint le pic de la demande pétrolière. Appétit énergétique des pays émergents et croissance démographique aidant, il était de bon ton, jusqu’à présent, de considérer que la consommation pétrolière mondiale allait croitre de 1% l’an. Une tendance révolue? «Avec le confinement généralisé, la plupart des entreprises et des administrations en activité ont considérablement réduit leurs besoins en transports. Nous voyons désormais que nous pouvons organiser de grandes conférences internationales sans quitter notre domicile. Cela aura immanquablement des effets sur la demande en transport aérien et routier», estime Mark Lewis, en charge des études sur la durabilité pour BNP Paribas Asset Management. Et donc sur le pétrole.

une baisse structurelle?

A cela s’ajoutent d’autres éléments structurels. En voulant relocaliser une partie de leur industrie, les pays occidentaux risquent de réduire les besoins en fret maritime. Le déploiement, désormais inéluctable, du véhicule électrique, baissera les besoins en essence et en gazole. Au total, la demande mondiale pourrait structurellement décliner de 2 à 2,5 millions de barils/jour dans les prochains mois, estime un trader interrogé par le JDLE. De quoi fragiliser un peu plus le modèle d’affaires des groupes pétroliers. A commencer par celui de leur branche raffinage.

Toutes les reines du pétrole ne sont pas logées à la même enseigne. A commencer par Aramco. La compagnie publique saoudienne produit le plus léger, le moins cher (moins de 5$/baril) et le moins carboné des bruts de la planète. Assis sur une mer «d’huile», le fleuron du royaume wahhabite peu encaisser tous les retournements du marché. «La dernière goutte de pétrole sera extraite par Aramco», scandait son prospectus boursier. Est-ce si sûr? Une note récente du consultant Callendar souligne la vulnérabilité aux conséquences du réchauffement de plusieurs installations stratégiques du Saoudien.

le modèle danois

Géologie oblige, des compagnies scandinaves ont fait d’autres choix. La danoise Ørsted investit massivement dans les énergies renouvelables. L’ancienne Dong prévoit de se doter de 30 GW de capacités de production électriques renouvelables d’ici à 2030, «assez pour alimenter en électricité 50 millions de personnes», précise la compagnie. L’ancien monopole danois du charbon, du pétrole et du gaz devrait investir une cinquantaine de milliards d’euros d’ici à 2030 pour parachever sa mutation. Certes, il s’agit d’ajuster la stratégie de l’entreprise aux impératifs climatiques. «Il s’agit surtout de miser sur un secteur d’activité rentable, dont les revenus sont prévisibles sur une longue durée», explique Mark Lewis. La bourse ne s’y est pas trompée. L’action Ørsted est l’une des rares «pétrolières» à n’avoir pas chuté depuis le début de l’année.

neutralité carbone à la pelle

Généralisable, le modèle danois? Sans doute pas. Pour autant, le pli vert semble pris en Europe. Après Lundin, Shell, Repsol et BP ont indiqué, ces dernières semaines, vouloir atteindre la neutralité carbone d’ici à 2050. Les trois premières misent sur le développement des énergies renouvelables, de l’électrification, des nouveaux carburants (agrocarburants, hydrogène), du captage-stockage géologique de CO2. Sans oublier l’absorption des émissions résiduelles par des puits de carbone, agricoles et forestiers.

Pour BP, c’est plus simple: personne ne connaît encore son plan. Total n’en est même pas là. En attendant d'hypothétiques annonces, la Major française a récemment réorienté son fonds d’investissement maison vers les technologies bas carbone. Logiquement, Total Ventures est devenu Total Carbon Neutrality Ventures. Il investira 400 M$ dans des projets novateurs dans les domaine de l’intelligence artificielle (appliquée à l’énergie), du stockage, de la mobilité intelligente, des bioplastiques et du recyclage.

Aux États-Unis, les progrès sont encore plus minces. Le leader, ExxonMobil, s’est juste engagé à réduire de 15% les fuites de méthane de ses installations gazières entre 2018 et 2020. Pour ses bonnes œuvres, le géant d’Irving (Texas) finance des think tanks favorables à l’introduction d’une taxe carbone aux États-Unis. Un autre signe de la mutation en cours. Il n’y a pas si longtemps, le groupe qui voulait mettre un tigre dans notre moteur soutenait fortement les mouvements climato-sceptiques.