Quelles conséquences à la crise pétrolière?

Le 09 mars 2020 par Valéry Laramée de Tannenberg
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En trois jours, le cours du brut a chuté de plus de 20%.
En trois jours, le cours du brut a chuté de plus de 20%.

Initiée en fin de semaine dernière, la crise pétrolière va se conjuguer à celle du coronavirus. Avec de nombreuses conséquences économiques, sanitaires et environnementales à la clé.

 

Que s’est-il passé?

Vendredi 6 mars, l’alliance tacite qui liait depuis trois ans (au sein de l’Opep+) les pays membres de l’Opep à la Russie a volé en éclat, entraînait une chute des prix du brut. Au cours d’un sommet entre l’organisation des pays producteurs de pétrole et la Russie, cette dernière a refusé de répondre à la demande formulée par l’Arabie saoudite de restreindre de 500.000 barils/jour (bpj) sa production d’or noir. Pour contrebalancer la baisse des revenus pétroliers, imputable au ralentissement de l’économie mondiale engendrée par l’épidémie du coronavirus, l’Opep voulait fermer en partie les vannes pour faire repartir les cours du brut à la hausse. Une option rejetée par Moscou.

Pour justifier son refus, l’administration de Vladimir Poutine fait valoir que les récentes baisses de production, négociées entre l’Opep et la Russie, ont jusqu’à présent surtout profité aux producteurs d’hydrocarbures américains. En quelques années, ces derniers sont devenus les premiers producteurs mondiaux de pétrole (devant la Russie et l’Arabie saoudite), grâce au boom des hydrocarbures de schiste, pourtant plus chers à produire que le light saoudien. C’est précisément cette faiblesse que veulent exploiter Russes et Saoudiens. En annonçant des hausses de leur production et des baisses de prix, ces derniers espèrent que l’effondrement des cours va torpiller tout ou partie de la production made in USA.

Parce que l’extraction des hydrocarbures non conventionnels nécessite beaucoup plus de forages que la production de pétrole conventionnel, son coût peut s’avérer 20 fois plus élevé que celle du pétrole saoudien. Les experts estiment qu’en deçà de 50 dollars le baril, les foreurs américains perdent de l’argent. Cumulée, leur dette serait proche des 200 milliards de dollars. Et leur santé financière est précaire. L’an passé, 42 «petites» compagnies pétrolières américaines ont mordu la poussière: deux fois plus qu’en 2018, rappelle un récent bilan du cabinet d’avocats spécialisés Haynes and Boone. Russes et Saoudiens veulent leur porter l’estocade. A 35,2 dollars, le prix du baril de Brent a chuté d’un quart en trois jours. Lundi, les bourses d’Asie, d’Europe ont plongé. A New York, les cotations ont été brièvement interrompues pour éviter une trop forte dégringolade. Partout, le cours des actions des pétrolières ont décroché.

 

Quelles conséquences économiques?

Une partie de la réponse tient sans doute à la réaction du gouvernement américain. Lequel a déjà sanctionné la Russie, coupable à ses yeux de vouloir achever North Stream 2, le gazoduc qui doit alimenter l’Europe occidentale en gaz russe. En attendant, ce sont surtout les pays pétroliers les plus vulnérables qui risquent de payer au prix fort l’addition de cette nouvelle guerre du pétrole. En ralentissant l’économie mondiale, la pandémie du coronavirus diminue la demande de brut. Selon les dernières projections que l’Agence internationale de l’énergie (AIE), la consommation mondiale de pétrole pourrait reculer de 90.000 barils par jour d’ici la fin de l’année: une première depuis 2009. BP est plus pessimiste: la compagnie britannique estime que la demande pourrait diminuer de 500.000 barils/jour, soit 0,5% de la demande prévue. Jusqu’à la semaine passée, l’Institut français du pétrole et des énergies nouvelles tablait sur une hausse de la demande de 1,2 million de barils par jour.

Moins de pétrole à vendre à un prix divisé par deux en un an, ce sont des budgets intenables pour des pays aussi dépendants de leurs exportations de brut que l’Iran, le Venezuela, l’Arabie Saoudite, l'Algérie ou la Russie. Avec les risques géopolitiques que l’on imagine.

Pour les pays les plus industrialisés et les nations émergentes, l’afflux de pétrole bon marché est une aubaine. A supposer (hypothèse hautement improbable) que le prix du brut se maintienne au niveau  de celui observé en ce début de semaine, le montant de la facture pétrolière de la France pourrait se limiter à une dizaine de milliards d’euros pour l’année: moitié moins qu’en 2018. Cela ne devrait pas suffire. Dans une note publiée ce lundi, le Fonds monétaire international estime que l’épidémie du coronavirus pourrait engendrer des effets comparables sur l’économie mondiale à ceux de la crise financière de 2008. Sur les ondes de France Inter, le ministre de l’économie français confirme que la croissance tricolore devrait être minorée, cette année, «de plusieurs dixièmes de points de PIB».  

 

Quelles conséquences énergétiques ?

Une énergie abondante et bon marché favorisera le redémarrage des secteurs grands consommateurs de produits raffinés, à l’instar du transport aérien, massivement touché par les restrictions de circulations des personnes. Sur le court terme, tout dépendra de la durée des perturbations engendrées par la pandémie et la guerre du pétrole. Si cette dernière venait à s’éterniser, les drillers américains en paieraient le prix. Menaçant la toute nouvelle indépendance pétrolière américaine et la redistribution des cartes du marché pétrolier mondial qui s’en est suivie. Dans son rapport semestriel sur les commodités, HSBC fait encore preuve d’optimisme. La banque britannique rappelle que l’épidémie mondiale du SRAS avait certes fortement réduit la demande de brut durant les six premiers mois de 2003, mais pour la voir bondir de plus de 4% au troisième trimestre.

 

Un premier bilan environnemental ?

Le fort ralentissement de l’économie chinoise, observé depuis le début de l’année, devrait être bénéfique pour le climat et la santé environnementale. En Chine, tout du moins. Selon Lauri Myllyvirta, du centre de recherche sur l’énergie et la qualité de l’air (CREA), la consommation de charbon des 6 principaux électriciens chinois, au début de l’année, était inférieure d’un tiers par rapport à la même période de 2019. Intéressant, si l’on garde à l’esprit qu’en émettant 10 milliards de tonnes de CO2 par an, la Chine est, de loin, le premier contributeur mondial au renforcement de l’effet de serre.

Moins de combustion de charbon, c’est aussi moins de particules fines dans l’air. Une analyse réalisée grâce aux satellites du système européen d’observation de la terre Copernicus montre que les teneurs en particules fines (PM 2,5) observables dans le ciel de Chine, en février, étaient inférieures de 25 à 30% à celles mensurées, ces trois dernières années à pareille époque.

Selon une étude chinoise publiée en 2018 dans Environmental Research Letters, la pollution de l’air tue un million de personnes par an dans l’Empire du milieu. Les concentrations élevées de particules et d’ozone dans l’air des mégapoles chinoises emportent autant en une journée que le coronavirus en trois mois.