Quand la crise de la biodiversité nous prend aux tripes

Le 15 octobre 2018 par Romain Loury
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Les semences végétales ont déjà leur banque, au Svalbard
Les semences végétales ont déjà leur banque, au Svalbard
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Nos bactéries intestinales sont elles aussi en danger: c’est ce qui expliquerait, en partie, l’explosion des maladies modernes dans nos sociétés. Face à ce phénomène inquiétant, des chercheurs américains appellent à conserver ces bactéries dans une banque de stockage. Une idée nuancée par le biologiste français Marc-André Selosse, spécialiste des symbioses microbiennes.

Obésité, diabète, cancers, maladies auto-immunes, mais aussi dépression et autisme: la flore intestinale est impliquée dans un nombre croissant de pathologies humaines. Or du fait de l’industrialisation, nos communautés microbiennes (bactéries, virus, levures, etc.) sont chamboulées. Ce qui pourrait expliquer la recrudescence de ces maladies, dont le poids devient écrasant: l’obésité coûte chaque année 2.000 milliards de dollars à l’économie mondiale, le diabète 1.300 milliards de dollars.

Signataires d’un article publié début octobre dans Science, Maria Dominguez Bello, de l’université Rutgers (New Jersey), et ses collègues estiment que nos bactéries intestinales, du moins celles qui composent les communautés bénéfiques pour notre santé, sont en danger d’extinction. Et que, si l’on n’y prend garde, leur diversité s’effacera au profit de bactéries obésogènes, diabétogènes, cancérogènes, etc.

Pour sauver la santé mondiale, les chercheurs vont jusqu’à proposer la création d’une grande banque de stockage de bactéries intestinales, sur le même modèle que, pour les semences, le Seed Vault implanté dans l’archipel du Svalbard (Norvège). Objectif: conserver les microbiotes de tribus vivant hors du monde occidental. Quitte à les ensemencer dans l’intestin d’Homo industrialis, lorsque sa flore aura complètement dégénéré.

Spécialiste de botanique et de mycologie, Marc-André Selosse, de l’Institut de systématique, évolution, biodiversité à Paris (1), se passionne pour le monde microbien, dont les relations avec le monde «macrobien» sont pléthoriques: mycorhizes végétales, lichens, microbiotes des animaux, etc. Des associations symbiotiques dont le chercheur révèle l’importance dans un ouvrage publié en 2017, «Jamais seul» (2). Contacté par le JDLE, il livre son avis sur cette crise d’extinction invisible.

Journal de l’environnement: L’altération de la flore intestinale sous les effets de l’industrialisation est-elle réelle, et constitue-t-elle une menace sanitaire pour l’homme?

Marc-André Selosse: L’homme coexiste avec ses bactéries depuis des millions d’années, et même avant pour ses ancêtres. Il a, involontairement, recruté certaines d’entre elles comme auxiliaires, par exemple pour la digestion ou pour se défendre, d’autres pour des rôles plus subtils, par exemple le développement de l’organisme. Et un certain nombre de maladies associées à la modernité, par exemple l’obésité, le diabète, l’autisme, l’asthme et les maladies auto-immunes, sont en partie liées à une altération de notre diversité microbienne. D’ailleurs, les symptômes de ces maladies peuvent être en partie modérés par la réintroduction dans l’intestin d’une flore bactérienne normale.

Or cette diversité bactérienne diminue, et certaines de nos fonctions physiologiques ne sont plus assurées. Pourquoi? Il existe plusieurs raisons à cela, mais la principale réside dans notre alimentation, trop aseptisée: nous stérilisons trop nos aliments. De manière générale, notre environnement est très propre, ce qui est tout à fait nouveau dans l’histoire de l’humanité. Nos codes culturels occidentaux nous ont éloignés de pratiques contaminantes, mais saines, de ce que j’appelle une «saleté propre».

Journal de l’environnement: Que vous inspire cette idée, avancée par les signataires de l’article publié dans Science, d’aller prélever la flore intestinale de tribus non occidentalisées dans l’objectif d’une restauration du microbiote?

Marc-André Selosse: N’est-il pas un peu trop tard? Et les bactéries hébergées par ces tribus sont-elles vraiment les mêmes que les nôtres? Quand on change d’alimentation, on change de microbiote. Le microbiote présente une grande richesse régionale: on sait que chaque population possède, selon son mode de vie et ses pratiques, des microbes différents, une sorte de différence de terroir. Les tribus amazoniennes, africaines et occidentales ont évolué dans des voies différentes, elles ne sont pas seulement séparées par l’industrialisation. Ce qui est bon pour les non-Occidentaux n’est peut-être pas bon pour nous.

Journal de l’environnement: L’idée d’une banque de stockage de bactéries du microbiote vous semble donc une fausse bonne idée?

Marc-André Selosse: C’est une trace intéressante pour l’avenir, mais le microbiote évolue, il dépend de nos pratiques: le but n’est pas de conserver un prétendu état ancestral sous cloche, mais de conserver sa capacité à évoluer. Il me semble plus important de revenir sur les règles sanitaires qui bouleversent notre microbiote. Par exemple en réévaluant la question des fromages au lait pasteurisé, ou en diminuant notre consommation d’antibiotiques, qui altère la flore intestinale.

Par ailleurs, l’idée d’aller prélever le microbiote de tribus peut poser d’importants problèmes à l’heure du protocole de Nagoya! (3) Et à qui servira cette banque? Aux citoyens ou à l’industrie? De quels moyens de contrôle les citoyens disposeront-ils sur elle?

Journal de l’environnement: Pensez-vous que le monde bactérien est affecté par la crise d’extinction que subit actuellement la biodiversité?

Marc-André Selosse: Quand le dernier rhinocéros blanc mourra, ce sont tous les microbes qui lui sont spécifiques qui partiront avec lui. Pour l’homme, on peut dire que, d’une certaine manière, la crise d’extinction actuelle a également lieu dans son ventre, et que cela a déjà de graves effets sur sa santé.

(1) Centre national de la recherche scientifique (CNRS), Muséum national d’histoire naturelle (MNHN), Sorbonne université, Ecole pratique des hautes études (EPHE)

(2) «Jamais seul, ces microbes qui construisent les plantes, les animaux et les civilisations», Marc-André Selosse, postface de Francis Hallé. Editions Actes Sud, juin 2017, 368 pages

(3) Le protocole de Nagoya sur l'accès aux ressources génétiques et le partage juste et équitable des avantages découlant de leur utilisation, également appelé protocole de Nagoya sur l'accès et le partage des avantages (APA), est entré en vigueur en octobre 2014



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