Quand émergent les munitions immergées

Le 04 mars 2019 par Valéry Laramée de Tannenberg
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L'Europe compterait 148 sites d'immersion de munitions.
L'Europe compterait 148 sites d'immersion de munitions.
Marine italienne

Fin février, la Commission européenne organisait un colloque sur les défis posés par l’immersion des centaines de milliers de tonnes de munitions après les deux guerres mondiales. Des décennies plus tard, le risque sanitaire et environnemental s’accroît, à mesure que l’exploitation des fonds marins se développe.

 

Panique à Knock-le-Zout. Les édiles de la plus célèbre station balnéaire belge se font un sang d’encre. La semaine passée, une inspection sanitaire menée au large de la côte flamande a révélé une pollution au… TNT. Que vient faire ce puissant explosif dans l’eau fraîche de la mer du Nord? Simple, il repose là depuis les années 1920. Après la Première guerre mondiale, les belligérants durent se débarrasser de stocks considérables d’explosifs et de munitions non utilisés.

Entre 1919 et 1920, les militaires belges jetèrent ainsi à l’eau 35.000 tonnes d’obus, de torpilles, de bombes et de mines à quelques centaines de mètres des plages et des digues du port de Zeebrugge. Au moins un tiers de ces munitions contiennent des agents chimiques aussi toxiques que du gaz moutarde, du phosgène ou de la chloropicrine, estime l’institut flamand de la mer (VLIZ). Le dépôt sous-marin de Paardenmarkt est connu. Sur les cartes marines, une zone de plus de 3 kilomètres carrés est interdite à la pêche et au mouillage. Aux alentours, les navigateurs doivent éviter les 140 épaves de navires de guerre et d’avions, dont beaucoup contiennent encore leurs munitions.

un navire océanographique

Les services sanitaires fédéraux surveillent régulièrement la zone. C’est au cours de l’une de ces campagnes que les traces de l’explosif ont été découvertes sur le fond marin. Le navire océanographique Belgica sera sur zone en mai prochain pour évaluer l’importance et la dangerosité éventuelle de la contamination.

Yperite waterproof. On estime que 20% des munitions mises à l’eau sont chimiques. Si leur état et leur répartition restent inconnues, leur composition n’est plus un secret. Leurs constituants sont, selon les cas, cytotoxiques, génotoxiques, cancérogènes. Dans certaines conditions (eaux froides), le gaz moutarde (Ypérite) se solidifie en un gel insoluble dans l’eau. Rendant dangereuse une manipulation humaine.

Cette pollution n’a malheureusement rien d’inédit. Après les deux guerres mondiales, l’Europe a jeté au large ses armes et ses munitions superflues. De l’Adriatique à l’Atlantique Nord, en passant par la Manche, la mer du Nord ou la Baltique, pas une mer d’Europe qui n’ait son lot d’explosifs. Le secrétariat de la Convention pour la protection du milieu marin de l’Atlantique du Nord-est (Ospar) recense officiellement 148 sites d’immersion en Europe. Un chiffre officiellement sous-estimé.

sous-marins allemands

Les inventaires sont d’une précision variable. Si en Méditerranée, on peine à trouver des chiffres, la précision s’affine à mesure que l’on remonte vers le nord. Selon Jacek Beldowski, responsable du programme européen sur les munitions immergées (Daimon), 150.000 t de munitions ont été mises à l’eau dans le Skagerrak, passage maritime entre le Danemark, la Suède et la Norvège.

L’Ospar évalue à 300.000 t le stock de la mer du Nord. Mais le record du monde est peut-être à chercher entre l’Ecosse et l’Irlande. Longue de 50 km pour 3 de large, la fosse de Beaufort a reçu plus d’un million de tonnes de mines, grenades, obus, balles et bombes. Sans oublier quelques dizaines de sous-marins allemands, sabordés par les Britanniques après leur capture durant l’été 1945.

Jugés négligeables, les risques de cette accumulation sont réels. Chaque année, près d’un millier d’incidents liés aux munitions immergées sont recensés par les autorités européennes. Plus de la moitié d’entre eux concernent des pêcheurs. Le 16 août 2018, l’équipage du chalutier normand Retour a remonté une mine allemande d’une tonne. L’engin a pu être détruit par les démineurs de la Marine nationale. Cette issue heureuse n’est pas toujours la norme. En 2005, trois marins-pêcheurs ont été tués, au sud de la mer du Nord, par l’explosion d’une bombe de la Deuxième guerre mondiale qu’ils avaient remontée à bord. Durant l’année 1995, plus de 4.500 bombes incendiaires au phosphore se sont échouées sur les plages écossaises.

47 explosions

A l’origine de cet échouage: la pose d’un gazoduc entre le Royaume-Uni et l’Irlande qui, en remuant le fond marin, a fait remonter avec l’aide de courants puissants les munitions les plus légères. Les travaux sous-marins de British Gas auraient pu avoir d’autres conclusions. Entre 1992 et 2004, les sismographes du Bureau géologique britannique (BSGS) ont détecté 47 explosions dans la fosse de Beaufort.

40 par semaines. Les plongeurs-démineurs de la Marine neutralisent, en moyenne, 2.000 engins explosifs par an, soit 50 t. Actuellement, une campagne de dépollution de l'épave de la frégate anglaise Lawford, s'achève au large de Courseulles-sur-mer. Cela facilitera l'installation d'un prochain parc éolien marin. 

Faute d’études, le BSGS ne dit pas si les mammifères ont été victimes des ondes de choc de ces détonations, ni si le fond de la fosse est contaminé. Cette piètre connaissance est la règle. Ce qui semble acquis, en revanche, c’est que l’enveloppe métallique des munitions finira par céder aux attaques de la corrosion, de la pression ou des courants. Des traces d’arsenic ont déjà été observées sur le site d’immersion situé au large de Gdansk (Pologne). Les sédiments du Skagerrak se sont enrichis de gaz moutarde, ces dernières années, rappelait Victoria Tornero du centre commun de recherche de la Commission européenne.

De telles contaminations sont appelées à augmenter dans les prochaines années. Sous l’effet de la rouille, bien sûr. Mais aussi à cause d’un regain d’utilisation des fonds marins pour installer des champs d’éoliennes, construire des fermes d’aquaculture, faire passer des gazoducs (en Baltique, mer du Nord et Méditerranée), pêcher ou exploiter des nodules polymétalliques.



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