Prescription d’antibiotiques: le gouvernement cède face aux vétérinaires

Le 06 novembre 2013 par Romain Loury
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les vétérinaires ont manifesté jusqu'au ministère de la Santé
les vétérinaires ont manifesté jusqu'au ministère de la Santé

S’affirmant comme les piliers de la lutte contre l’antibiorésistance, les vétérinaires gardent leur droit de prescrire des antibiotiques, qu’ils ont failli perdre avec la future loi pour l’avenir de l’agriculture.

Ce mercredi 6 novembre, 3.000 vétérinaires étaient attendus pour une manifestation les menant de la gare Montparnasse au ministère de la santé. Objet de leur colère, l’alinéa 7 de l’article 20 du projet de loi pour l’avenir de l’agriculture, qui revenait sur l’une de leurs prérogatives: la possibilité de délivrer des antibiotiques. Un «couplage» avec la prescription, souvent accusé de favoriser l’antibiorésistance, menace croissante pour la santé humaine.

La mesure ne devait s’appliquer qu’aux antibiotiques jugés «critiques» pour la santé humaine, tels que les fluoroquinolones et les céphalosporines de troisième et quatrième génération. Les vétérinaires craignaient toutefois une contagion à d’autres antibiotiques, voire à d’autres médicaments. Or en France, 78,4% des ventes de médicaments dédiés aux animaux passent par les mains des vétérinaires, hors aliments médicamenteux, selon des chiffres 2011.

Deux jours avant la manifestation, le Conseil supérieur de l’ordre des vétérinaires (CSOV) et les syndicats ont eu la peau de l’alinéa 7 lors d’une rencontre, lundi 4 novembre, avec les ministres en charge de la santé et de l’agriculture, Marisol Touraine et Stéphane Le Foll, qui ont annoncé qu’ils renonçaient à découpler les deux fonctions. C’est donc une version du projet de loi allégée de l’alinéa litigieux qui devrait être présentée mercredi prochain au Conseil des ministres.

Si cette «journée sans vétérinaires» a été maintenue, c’est parce que «la mobilisation reste plus que jamais d’actualité», explique la directrice de la communication du CSOV, Anne Laboulais. D’autant que «l’on n’aimerait pas voir le découplage revenir via un amendement lors du débat au Parlement», prévu au printemps prochain, renchérit le secrétaire général du Syndicat national des vétérinaires d’exercice libéral (SNVEL), Laurent Perrin.

 

Un rapport défavorable au découplage

Inconnue en médecine humaine, la possibilité pour les vétérinaires de délivrer des antibiotiques est souvent soupçonnée de favoriser leur sur-prescription, et donc l’antibiorésistance, en particulier par le biais de contrats de coopération liant ces professionnels aux laboratoires pharmaceutiques. Ces contrats prévoient en effet des remises qui inciteraient à la prescription: financières (allant parfois jusqu’à 50%, en fonction du volume commandé), ou en médicaments gratuits.

Or malgré ces pratiques douteuses, un rapport officiel [1] publié en mai dernier émet de sérieux doutes quant à l’efficacité d’un découplage: en Europe, les pays qui sont sous ce régime, tels que l’Espagne et l’Italie, figurent parmi les moins vertueux en termes de prescription d’antibiotiques et d’antibiorésistance. Quant au Danemark, s’il a réussi à abaisser ses prescriptions, c’est parce qu’il a dans le même temps obligé les vétérinaires à vendre leurs médicaments à prix coûtant, sans marges.

Ces mesures danoises (découplage + obligation de vente à prix coûtant) semblent toutefois difficilement transposables à la réalité française, celle d’une profession en difficulté, dont les effectifs ont explosé ces dernières années. Et pour qui, particulièrement en milieu rural, la vente de médicaments équivaut jusqu’à 60% du chiffre d’affaires.

«La mise en place d’un nouveau modèle économique, qui viserait à asseoir la rémunération des vétérinaires sur leurs seuls actes et plus du tout sur la délivrance des médicaments vétérinaires, serait très difficile pour de nombreuses raisons: impossibilité pour l’Etat de compenser cette perte de revenus, difficultés économiques des éleveurs, risque important de développement de l’automédication pour éviter le coût du vétérinaire, etc.», indique le rapport.

De plus, les vétérinaires estiment que le couplage ne constitue en rien un frein à la lutte contre l’antibiorésistance. Sur la seule démarche volontaire, confortée en 2011 par le plan Eco-antibio, l’usage des antibiotiques vétérinaires a significativement diminué en France, de 33,3% pour les ventes depuis 2007, de 10,9% pour l’exposition animale. Un bilan globalement encourageant, mais qui exclut les antibiotiques jugés critiques (voir le JDLE).

 

Un système plus souple?

Plus qu’un effet neutre, le fait de pouvoir délivrer des antibiotiques aurait même des effets bénéfiques, assurent en chœur le CSOV et le SNVEL. Si cette possibilité leur était ôtée, Laurent Perrin cite l’hypothèse d’un vétérinaire débutant un traitement antibiotique le samedi soir: l’éleveur devra dès lors parcourir des dizaines de kilomètres pour trouver une pharmacie de garde. S’il n’y parvient pas, rien n’indique que, le lundi suivant, la pharmacie dispose des doses suffisantes pour traiter l’ensemble des animaux qui en ont besoin. D’où d’éventuelles interruptions de traitement, facteur d’émergence de résistances.

Autre crainte, celle d’une baisse de connaissance des médicaments. En France, 95% des effets indésirables survenant chez les animaux sont observés et notifiés par les vétérinaires. S’ils ne pouvaient plus délivrer de médicaments, c’est tout le système de pharmacovigilance qui serait fragilisé, affirme Laurent Perrin.

Difficile de comprendre pourquoi les deux ministères concernés ont décidé de maintenir la mesure de découplage, alors qu’un rapport qu’ils avaient commandé le leur déconseillait. Interrogé par le JDSA, le ministère de l’agriculture évoque «une décision du gouvernement», des «arbitrages». Sous réserve que le gouvernement y renonce aussi, le projet de loi prévoit l’interdiction des remises par les laboratoires pharmaceutiques, ainsi qu’un encadrement des marges.

Interrogé à ce sujet, le CSOV se montre favorable au fait que, pour les antibiotiques critiques, les marges «soient encadrées le plus possible, à un point tel qu’elles deviennent nulles», à savoir qu’ils soient vendus à prix coûtant, après prise en compte «du stockage et de la livraison». Laurent Perrin appelle en revanche à la vigilance quant à une trop forte baisse du prix des antibiotiques critiques, actuellement bien plus chers que les autres. Selon lui, elle «enverrait un très mauvais message» aux clients, et pourrait en accroître la prescription.

«Ces mesures vont être rediscutées», indique pour sa part le ministère de l’agriculture. Dans un communiqué diffusé après la rencontre avec le CSOV et les syndicats, il évoque plusieurs pistes: «inscription dans la loi d'un objectif chiffré de réduction de la consommation d'antibiotiques critiques, mise en place de vétérinaires référents, encadrement renforcé des prescriptions par des recommandations de bonne pratique, élaborées sous l'égide de l'Anses [Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation]».

Destination de la manifestation de mercredi, le ministère de la santé semble cristalliser le mécontentement. Pour le CSOV, il a fait montre d’une «grosse méconnaissance du monde des vétérinaires» en essayant de lui appliquer les recettes de la médecine humaine, dont le système est pourtant bien différent de la médecine vétérinaire. En bref, le ministère de la santé défendrait «des théories sur ce qu’il ne sait pas» -des théories qu’il n’a pas très envie d’exposer aux journalistes.

[1] Ce rapport émane de l’Inspection générale des affaires sociale (Igas), de l’Inspection générale des finances (IGF) et du Conseil général de l’agriculture, de l’alimentation et des espaces ruraux (CGAAER).

 



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