PPI: une gestion de crise à la française peu efficace

Le 28 avril 2016 par Marine Jobert
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Tchernobyl: 50.000 personnes furent évacuées dans les heures qui suivirent l'accident.
Tchernobyl: 50.000 personnes furent évacuées dans les heures qui suivirent l'accident.
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Chaque Français vit à moins de 200 km d’un site nucléaire. Pourtant, seuls ceux résidant dans un périmètre de 10 km autour sont théoriquement concernés par les mesures que prévoient de déployer les autorités et les exploitants en cas d’incidents ou d’accidents nucléaires. Ces plans particuliers d’intervention (PPI) ont été passés au crible.

Mise à l’abri, administration d’iode stable et évacuation. Voilà le triptyque, dans l’ordre chronologique, qui gouverne les plans particuliers d’intervention (PPI), instaurés en 1987 pour les 126 installations nucléaires de base que compte la France. Leur but: prévoir l'organisation des secours par les pouvoirs publics, en cas d'accident dans une installation nucléaire susceptible d'avoir des conséquences pour la population, les biens et l’environnement. Des mesures censées s’articuler avec un plan national de réponse accident nucléaire ou radiologique majeur[1] en souffrance depuis 2014, qui concernent tant les 19 installations de production d’électricité (et leurs 58 réacteurs) que les installations de recherche ou liées au combustible, les déchets radioactifs et autres arsenaux militaires gérés par le commissariat à l’énergie atomique, Areva ou la défense nationale.

Dans un rapport rendu public entre les commémorations de Fukushima et de Tchernobyl, l’association nationale des comités et commissions locales d’information[2] (Anccli) a présenté un audit de ces PPI[3]. Tout semble pensé a minima, avec pour conséquence de réduire le plus possible les mesures ou la portée des actions préconisées, voire parfois à en omettre, à rebours des autres pays nucléarisés. Pourtant, «la préparation aux situations d’urgence doit (…) prendre en compte la possibilité d’un accident multi-tranches et d’une situation complexe, rappelle l’Anccli. Le Japon l’a appris à ses dépens. Les plans d’urgence n’avaient jamais été discutés avec les populations concernées, pour ne pas les effrayer».

De l’iode sur 10 ou 100 km?

Les exemples sont légion. La pré-distribution de pastilles d’iode stable -qui sature la thyroïde pour réduire la contamination par l’iode radioactive qui peut être relâchée lors d’un accident- est cantonnée aux 10 km autour de la centrale, contre 20 km en Belgique, 50 km en Suisse et dans tout le pays pour le Luxembourg. Les autorités de sûreté européennes recommandent un périmètre de distribution pouvant aller jusqu’à 100 km en cas d’accident grave. En France, le principe d’un seul site de stockage par département a été retenu. «On ne sait pas combien de temps serait nécessaire à la distribution de ces comprimés en cas d’urgence nucléaire, sachant qu’elle pourrait être perturbée par les populations fuyant les zones potentiellement exposées».

Prévenir les populations

Une fois l’accident survenu, comment prévenir les populations? Par des sirènes actionnées par EDF dans un rayon de 2 km. Par système d’appel des populations. Par les médias. «Des conventions avec les opérateurs de téléphonie mobile, ainsi qu’une stratégie de communication sur internet et les réseaux sociaux, seraient des compléments utiles aux dispositifs existants», suggérait l’office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques en 2011. En juillet 2015, le PPI de Valduc conseillait toujours de s’informer à l’aide du minitel…

Pluralité de l’information négligée

Quels messages relayer? Le rôle des principaux acteurs institutionnels est clarifié: l’exploitant communique sur la gestion de l’accident, l’Etat sur la gestion de la crise, l’autorité de sûreté sur les risques éventuels et l’IRSN fait de la pédagogie. Les CLI n’ont aucun rôle dans le dispositif. Et il n’est pas prévu que les experts qui ne manqueraient pas de se bousculer sur les plateaux, comme lors de toute catastrophe, soient particulièrement briefés, «et c’est bien dommage, écrit l’Acro. La pluralité de l’information est à la base de la démocratie, même en période de crise».

Tant pis pour ceux qui vivent tout près de la centrale, mais de l’autre côté d’une frontière: ces dispositifs sont limités au territoire national. C’est à l’Etat voisin de gérer sa propre communication de crise, et de prévenir ses médias et ses citoyens. Les PPI de Cattenom et Gravelines ne prennent par exemple pas en compte le territoire belge, situé à 30-35 km. «Il y a un retard flagrant en terme d’harmonisation des pratiques et des seuils d’intervention».

D’autres aspects sont critiqués. Le seuil de déclenchement pour la mise à l’abri est plus élevé que ce qui est prévu dans d’autres pays (10 mSv, en dose efficace, pour le corps entier, contre par exemple 5 mSv pour le corps entier intégré sur 24 heures en Belgique). La mise à l’abri est d’une durée beaucoup plus courte –une demi-journée- que ce qui est recommandé au niveau international. Surtout, elle doit être accompagnée en amont d’explications sur son importance et/ou son intérêt pour, notamment, fluidifier l’évacuation. Les périmètres de protection de la population retenus prennent en compte essentiellement «les 24 à 48 premières heures d’un accident», déplore l’Anccli, sans tenir compte d’éventuels rejets accidentels sur une plus longue durée et sur une distance au-delà de 10 km.

Evacuer sur 5 ou 100 km?

L’évacuation est déclenchée dès lors que les prévisions d’exposition de la population dépassent, en dose efficace, 50 mSv pour le corps entier. Elle est prévue dans les 5 km autour de l’installation, quand le rapport européen AtHLET[4] préconise qu’«une stratégie générale doit être définie afin d’être en mesure d’étendre l’évacuation sur un rayon allant jusqu’à 20 km», rappelle l’Acro. A Fukushima, où 80% des radioéléments sont allés vers l’océan, la contamination des sols a entraîné une évacuation de communes jusqu’à 45 km de Fukushima daï-ichi. Le même groupe d’expert recommande également que la mise à l’abri et la protection de la thyroïde soient possibles dans un rayon de 100 km. «En France, au regard du retour d’expérience des catastrophes passées et des simulations d’accident, les zones de préparation à l’urgence actuelles sont trop restreintes pour faire face à un accident nucléaire majeur», constate l’Anccli.

Ségolène Royal a annoncé le 26 avril 2016 l’extension à 20 km du périmètre des PPI. «Des miettes», selon le Réseau Sortir du nucléaire. «Les autorités de sûreté nucléaire européennes, dont l’ASN, disent unanimement qu’il faut aller jusqu’à 100 km», rappelle Jean-Claude Delalonde, le président de l’Anccli.

Que manger, après la catastrophe? La doctrine française, rappelle l’Anccli, est basée sur une interdiction préalable des denrées produites localement, le temps de faire des contrôles. Une bonne option, relève l’Acro, car elle évite la consommation de denrées contaminées. Sauf que certaines valeurs retenues en janvier 2016 au plan européen sont «beaucoup plus élevés que ceux qui ont été fixés au Japon après la catastrophe de Fukushima. Après ce précédent, il est peu probable que les consommateurs européens acceptent les limites retenues par l’UE. A l’instar de ce qui s’est passe? au Japon, ils adopteront leurs propres limites en se donnant les moyens de contrôler la nourriture».

Evacuer les personnes déjà affaiblies ou donner la priorité aux plus vaillants? La question du sort des populations vulnérables est quasi absente des PPI. Autour de l’arsenal de Cherbourg, cette problématique a été évacuée: le périmètre du PPI évite l’hôpital. «Espérons qu’en cas d’accident, la radioactivité respectera cette décision!»

Il y a aussi toutes les lacunes des PPI. Alors qu’il y a, par exemple, plus d’un million d’habitants dans un rayon de 30 km autour des centrales de Fessenheim et du Bugey, aucune estimation des temps d’évacuation autour des installations nucléaires n’a été effectuée en France[5]. «De telles estimations doivent être effectuées, rendues publiques et expliquées aux riverains des installations nucléaires. En effet, cela pourrait leur permettre de comprendre l’intérêt d’attendre à l’abri [plutôt que de sauter dans une voiture moins protectrice qu’un bâtiment en dur] et de n’évacuer que lorsque c’est son tour». En outre, on estime que le flot des évacués enfle mécaniquement de 20%, car fuient aussi des personnes qui ne sont pas dans les zones à évacuer. Avec des conséquences sur l’encombrement des routes et des hébergements, ainsi que pour les forces vives sur lesquelles compter. «Cette évacuation spontanée n’est jamais évoquée dans les plans d’urgence français. Elle devrait être étudiée».

Capacités d’accueil mal évaluées

Pour aller où? Deux types d’accueil sont définis dans les PPI: les centres d’accueil et de regroupement (CARE) et les centres d’hébergement. «Leur différenciation n’est pas toujours très claire dans certains PPI et peu d’entre eux en donnent une liste». Et de citer le nouveau PPI de la centrale de Chooz, dans lequel seuls 4 axes directionnels d’évacuation sont évoqués, avec des points d’accueil en Belgique, sans plus de précision. «Seront-ils fixés le jour de l’accident?» Dans le PPI de Belleville, les CARE sont situés… dans le périmètre du plan. «Ils devraient pourtant être situés hors de la zone de risque», fait remarquer l’Acro. Les capacités d’accueil nécessaires ont-elles été évaluées en France?, s’interroge l’association.

Correspondent-elles aux besoins? Comment accueillir des personnes contaminées? L’institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) possède du matériel qui peut contrôler la radioactivité de 2.200 personnes au maximum par jour: «cela pourrait être très insuffisant en cas d’accident grave, étant donnée la population autour des installations nucléaires françaises. Le seuil à partir duquel une décontamination est envisagée n’est pas précisé dans les plans d’urgence[6]».

 

 



[1] Elaboré et mis en œuvre par le secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN), qui dépend des services du Premier ministre.

[2] Créée le 5 septembre 2000, elle fédère les Commissions locales d’information attachées à chaque installation nucléaire.

[4] Pour ‘Ad hoc high-level task force on emergencies’. Créée en 2014, ce groupe de travail composé de 21 membres issus des autorités de sûreté et de radioprotection de 14 pays était chargé de formaliser des propositions de mesures à prendre dans les premiers moments suivant un accident nucléaire grave.

[5] A titre de comparaison, le rapport d’estimation du temps d’évacuation de la centrale d’Indian Point aux Etats-Unis fait 400 pages

[6] Au Japon, ce seuil est passé 13 000 cpm à 100 000 cpm 3 jours après la catastrophe, pour faire face à l’afflux de population contaminée. Dans les provinces voisines de Fukushima, il est resté le même.

 



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