Poursuivre la recherche sur la géo-ingénierie

Le 18 décembre 2013 par Valéry Laramée de Tannenberg
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Olivier Boucher est climatologue au laboratoire de météorologie dynamique du CNRS
Olivier Boucher est climatologue au laboratoire de météorologie dynamique du CNRS

Initié par l’Agence nationale de la recherche (ANR), l’atelier Réagir visait à élaborer une réflexion française sur la géo-ingénierie de l’environnement, et notamment celle en rapport avec le changement climatique. Co-animateur de l'atelier, Olivier Boucher est climatologue au laboratoire de météorologie dynamique du CNRS. En exclusivité pour le JDLE, il synthétise les résultats de plus d'un an de réflexion.

Quelles étaient les ambitions de cet atelier?

L’objectif de l'Atelier de réflexion prospective (ARP) était de développer une réflexion globale et systémique sur l’ensemble des méthodes de géo-ingénierie de l’environnement envisageables à l’échelle régionale et globale. L'ARP s'est intéressé aux aspects de faisabilité scientifique et technique, mais aussi aux aspects environnementaux, socio-économiques et éthiques, en prenant en compte les incertitudes et les risques, dans la mesure des moyens et expertises disponibles.

 

Quels ont été les participants?

Les ateliers ont été ouverts à tous les chercheurs des disciplines concernés. Un appel a été lancé et largement relayé dans la communauté scientifique. Nous avons aussi accueilli des représentants des ministères et d'autres organismes publics, ainsi que des acteurs de la société civile. Nous n'avons pas réussi cependant à impliquer les ONG de protection de l'environnement qui ne connaissent pas le sujet et ne semblent pas mobilisées pour le moment.

 

Sur quelles bases s'est appuyée cette réflexion collective?

Elle s'est nourrie de témoignages, de connaissances et d'analyses personnelles, d'analogies avec d'autres problématiques environnementales, de l'histoire des sciences, mais aussi bien sûr de la littérature scientifique et des programmes de recherche en cours à l'étranger.

 

Quelles technologies de géo-ingénierie ont-elles été évaluées?

Nous avons assez vite convergé sur les techniques de géo-ingénierie du climat plutôt que sur la géo-ingénierie de l'environnement au sens large (alcalinisation des océans, par exemple). On retrouve les technologies déjà évoquées dans la littérature scientifique (captage et stockage géologique du CO2 atmosphérique, détournement du rayonnement solaire, volcan artificiel), mais aussi des pistes un peu nouvelles: géo-ingénierie en seconde intention greffée à une activité industrielle, géo-ingénierie territoriale, agriculture orientée climat, courts-circuits énergétiques. Il nous a semblé qu'il existe un continuum de techniques entre atténuation, adaptation, et des techniques plus dures de géo-ingénierie, si bien que l'utilisation même du terme générique de géo-ingénierie a été remise en cause.

 

Que sait-on aujourd'hui du potentiel des techniques étudiées, de leur coût?

Ce niveau de connaissance est très variable. Le potentiel de certaines techniques, comme l’injection de particules dans la stratosphère pour refroidir le climat, est avéré. Mais avec de nombreux effets collatéraux à la clé. Pour d’autres, comme l’injection de sels marins au-dessus des océans pour accroître l’albédo des nuages, c’est l’incertitude quant au mécanisme proposé lui-même qui prédomine. Le potentiel et le coût des techniques de capture du CO2 atmosphérique restent très incertains et quoi qu’il en soit, toutes les estimations publiées sont à prendre avec une (grosse) pincée de sel. Raison pour laquelle il faut poursuivre la recherche.

 

Quels sont les enjeux autres que climatiques de l'utilisation de la géo-ingénierie?

Ils sont multiples. Je pense notamment aux questions de gouvernance, dans la mesure où la géo-ingénierie peut toucher à des biens communs (l'atmosphère, les océans, la biodiversité). Se posent aussi des problèmes éthiques, par exemple de justice intergénérationnelle. En tout état de cause, c’est le principe de précaution qui doit s’appliquer car on ne comprend pas tous les risques. Les 20 ans de travaux du Giec[1] ont bien montré qu’en matière de changement climatique, il existe encore des risques imprévisibles et non quantifiables. Il est en effet très difficile d'appréhender un système naturel complexe comme le climat.

 

Comment financer la géo-ingénierie?

Il ne s'agit pas pour le moment de financer la géo-ingénierie mais de financer certaines recherches ciblées. Le financement de cette recherche revient essentiellement aux Etats. On peut néanmoins s'interroger sur ce que serait le mode de financement de la géo-ingénierie. Au plan économique, il n’y a a priori aucun intérêt économique pour les particuliers et les industriels à déployer la géo-ingénierie. Il est improbable que des acteurs s’engagent spontanément dans la géo-ingénierie et l'on restera dans le domaine du débat académique. Le financement des techniques de gestion du rayonnement solaire ne peut venir que des Etats. Quant aux techniques de capture du CO2 atmosphérique, elles n'ont de sens à grande échelle que dans le cadre d'un marché du carbone, ce qui impliquerait que les tonnes de CO2 retirées de l'atmosphère soient vérifiées et certifiées.

 

Les quelques paragraphes que le 5e rapport du Giec consacre au sujet ont-ils fait évoluer les discussions de Réagir?

Indirectement puisque certains d'entre nous y ont aussi contribué mais cela a relativement peu influencé les débats. Seules les conclusions du premier tome du rapport sont disponibles et elles sont succinctes. L'ARP est clairement allé au-delà du Giec dans la réflexion systémique.

 

Finalement, quelles sont les grandes conclusions de cette année de débat?

Le plus important est sans doute, je vous le disais, de continuer la recherche, en particulier sur les potentiels, les risques, la faisabilité et les contingences politiques ou éthiques de certaines techniques. Nous ne recommandons cependant pas de faire des recherches d'ordre technologique sur les techniques d'injection de particules.

 

Pensez-vous, à titre personnel, qu'il faille utiliser l'une de ces techniques?

L'ARP a identifié les enjeux, en particulier de gouvernance, mais n'a pas cherché à répondre de manière définitive à cette question. Mon avis personnel est qu'on ne peut rejeter toutes les techniques d'emblée et qu'il faut réfléchir aux techniques les plus «douces» qui peuvent s'apparenter à de l'atténuation ou à de l'adaptation au changement climatique.

 

Au vu du potentiel des technologies possibles, de combien de temps disposons-nous pour les mettre en œuvre de façon efficace?

C'est une question intéressante. La décision de faire des recherches ou non sur la géo-ingénierie, et celle de se lancer ou non dans la géo-ingénierie, peuvent effectivement être mises en perspective des objectifs climatiques que l'on se fixe et du temps qu'il reste pour y arriver. Cela dépend évidemment de la sensibilité climatique qui reste très incertaine dans une fourchette de 1,5°C à 4,5°C pour un doublement de la concentration de CO2 atmosphérique. Les modèles socio-économiques montrent qu'il est encore possible d'atteindre la cible des 2°C tout du moins dans un monde idéal. Mon sentiment est qu'on a encore du temps avant d'envisager plus sérieusement les techniques de gestion du rayonnement solaire et qu'il y a encore beaucoup de choses à faire avant. Les techniques de capture du CO2 atmosphérique, par contre, ne sont pas à négliger. Elles sont par nature lentes, et si on refuse les techniques de gestion du rayonnement solaire, on pourrait en avoir besoin d'ici quelques décennies pour rester sur des trajectoires de concentrations en gaz à effet de serre raisonnables, compte tenu des émissions incompressibles (agriculture, besoin de mobilité, infrastructures existantes qu'il coûterait trop cher d'arrêter).

 



[1] Giec: Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat

 



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