Pollinisateurs: l’abeille, ennemie des espèces sauvages?

Le 26 janvier 2018 par Romain Loury
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Eviter les ruches dans les zones sensibles?
Eviter les ruches dans les zones sensibles?

L’abeille domestique (Apis mellifera) constituerait une menace méconnue pour les pollinisateurs sauvages: c’est ce qu’affirment deux chercheurs britanniques, dans une tribune publiée jeudi 25 janvier dans la revue Science.  Selon eux, il faudrait même éviter de poser des ruches dans les aires protégées.

Pro-Apis mellifera contre anti-Apis mellifera: est-ce une nouvelle ligne de front qui s’ouvre au sein des défenseurs des pollinisateurs? La tribune publiée par Jonas Geldmann et Juan González-Varo, chercheurs au département de zoologie de l’université de Cambridge (Royaume-Uni), en a toutes les apparences.

Selon eux, «il y a certes une reconnaissance, par divers organismes publics, qu’il existe d’autres pollinisateurs que l’abeille domestique. Néanmoins, la croyance généralisée, aussi bien dans les médias que dans le public, consiste à penser que le seul fait d’enrayer le déclin des abeilles domestiques serait un bienfait pour l’environnement».

L’abeille, une espèce agricole

Exemple, l’incitation de certaines grandes municipalités à implanter des ruches en ville, comme c’est le cas à Londres et Paris. Or certaines études montrent que de fortes densités d’abeilles domestiques peuvent au contraire exacerber le déclin des pollinisateurs sauvages, rappellent les deux chercheurs. Notamment par compétition pour les ressources florales, mais aussi par introduction de maladies.

Certes, les chercheurs ne mettent pas en doute la nécessité d’abeilles domestiques, ne serait-ce que pour polliniser les plantes cultivées. Ils leur reconnaissent même le rôle de «canari dans la mine»: «les stratégies visant à réduire les pertes en abeilles domestiques, telles que l’interdiction des néonicotinoïdes, bénéficieront aussi aux pollinisateurs sauvages, dont la conservation suscite peu d’attention».

Pas un service écosystémique

Selon eux, les abeilles domestiques ne devraient toutefois pas être considérées «comme une fin, mais comme un moyen». «La pollinisation [par cette espèce] ne doit pas être prise pour un service écosystémique, parce que celui-ci est rendu par un animal d’usage agricole, et non par l’écosystème local. Ces abeilles sont peut-être nécessaires pour la pollinisation des cultures, mais l’apiculture est une activité agricole, et ne doit pas être confondue avec la préservation de la faune», ajoutent les chercheurs.

Ils évoquent par ailleurs l’idée d’évaluer l’impact des abeilles domestiques dans les zones d’importance en matière de biodiversité, et vont même jusqu’à proposer d’interdire les ruchers dans les aires protégées, afin de laisser toutes leurs chances aux pollinisateurs sauvages.

Un impact avéré dans certains cas

Contacté par le JDLE, Axel Decourtye, directeur scientifique de l’Itsap-Institut de l’abeille[i] et directeur de l’unité mixte technologique «Protection des abeilles dans l’environnement» (UMT PrADE, Inra, Avignon), tempère le jugement des chercheurs. «C’est une vraie controverse scientifique: des travaux démontrent en effet un impact de fortes densités d’abeilles domestiques sur les pollinisateurs sauvages, et d’autres montrent qu’ils cohabitent sans impact. Mais il n’est certes pas étonnant qu’il y ait compétition pour les ressources», explique-t-il.

Si l’impact sur les espèces sauvages est, selon le chercheur, avéré dans certains cas, «il n’y a à [sa] connaissance pas d’étude qui avance des stratégies sur la façon dont il faut gérer les territoires en fonction de ce phénomène, ce qui serait utile pour les parcs nationaux et les collectivités».

Quant à l’idée d’interdire l’implantation de ruchers dans les parcs naturels, «c’est n’importe quoi: en France, on a une vision totalement différente [l’abeille domestique est naturellement présente en Europe, contrairement au continent américain, ndlr]. Ce n’est pas applicable dans notre pays, qui met en valeur ce produit du terroir. En revanche, il n’est pas impossible de voir comment on peut concilier l’apiculture, dont on a besoin, et la conservation des pollinisateurs sauvages».

Une rivalité entre «Apis» et «non-Apis»?

Comment expliquer ce parti-pris des deux Britanniques contre l’abeille domestique? Pour le chercheur avignonnais, il se peut que «des personnes qui sont ‘non-Apis’ [travaillant sur les espèces sauvages, ndlr] soient un peu jalouses, et ont besoin de faire valoir leur modèle». Si l’avis émane d’un «Apis», force est de reconnaître que ce genre de guéguerre n’est en effet pas rare dans le milieu de la recherche, et qu’il est même à l’origine de nombreuses controverses scientifiques.

«Ce qui me fait peur, c’est qu’on arrive à opposer qui ont au fond les mêmes valeurs, celles d’un environnement sain, de l’interdiction de pratiques qui ne respectent pas l’abeille, de la vie sur les territoires. On a besoin de travaux scientifiques, pas de travaux qui appuient l’interdiction de l’apiculture», conclut-il.



[i] Itsap: Institut technique et scientifique de l’apiculture et de la pollinisation. Inra: Institut national de la recherche agronomique.

 



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