Plans de relance : c’est pire que prévu

Le 08 juin 2020 par Valéry Laramée de Tannenberg
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Le monde d'après ressemblera au monde d'avant. En pire.
Le monde d'après ressemblera au monde d'avant. En pire.
ESA

La plupart des plans de relance post-Covid-19 délivrent des chèques en noir aux activités néfastes à l'environnement et au climat. Et en même temps, les subventions à la production et à la consommation d'énergies fossiles augmentent.

Le verdissement des économies a fait sa première victime. Le gouvernement britannique va revoir la copie de son Stimulus Plan. Lors des derniers arbitrages de la fin de semaine dernière, Dominic Cummings, conseiller spécial du premier ministre, a jugé que le programme façonné par le chancelier de l’échiquier «ne préparait pas assez au futur», indique The Times. Sa publication est donc reportée au 6 juillet. Juste le temps de le mettre au diapason des urgences.

Selon les indiscrétions colportées par la presse britannique, le gouvernement de Boris Johnson s’apprête à donner de sérieux coups de pouce aux acheteurs de voitures électriques, aux propriétaires qui voudront isoler leur logement, aux industriels qui capteront leurs émissions de CO2 pour les enfouir dans le sous-sol et aux producteurs d’hydrogène. De quoi accélérer une transition énergétique qui a déjà donné d’importants résultats outre-manche. Entre 1990 et 2018, les émissions britanniques de gaz à effet de serre (GES) ont chuté de 43%. Sans doute un record mondial !

ne pas gâcher la crise

Dans une tribune publiée par The Guardian, Andrew Bailey et François Villeroy de Galhau rappellent d’ailleurs que «la crise nous offre une opportunité unique de reconstruire notre économie afin de la préparer au choc à venir : le dérèglement climatique.» En apparence, le message délivré par gouverneurs des banques d’Angleterre et de France a été entendu. Jamais depuis la seconde guerre mondiale, gouvernements et institutions financières n’ont déversé autant d’argent dans le système économique que depuis la survenue de la pandémie.

Dans une note publiée le 20 mai, le fonds monétaire international (FMI) estime à 8.000 milliards d‘euros le montant des soutiens aux secteurs en difficulté dans le monde. Une information déjà obsolète. Depuis, l’Allemagne a annoncé une nouvelle perfusion de 130 milliards d’euros, notamment pour réduire le coût de l’électricité. Viendront ensuite, les plans de soutien à l’aéronautique française (on parle de 10 Md€), ainsi que les gros programmes britanniques (le 6 juillet) et français (probablement en septembre).

Cet intarissable flot monétaire irriguera-t-il la décarbonation et la construction d’économies résilientes ? Même si l’équation souffre encore de multiples inconnues, on peut d’ores et déjà répondre par la négative à cette question qui a tant fait phosphorer ces dernières semaines.

chèques en noir

Ne regardant que les fonds débloqués par les Etats, les analystes de Bloomberg New Energy Finance (BNEF) avancent que les producteurs et les gros consommateurs d’énergies fossiles vont déjà bénéficier de 509 milliards de dollars d’aides publiques sans devoir produire le moindre effort pour se décarboner. Un chèque en noir en quelque sorte. Seuls 30 milliards de dollars soutiendront les industries bas carbone ou celles qui entendent améliorer leur bilan carbone. 500 milliards de dollars, c’est à peu de chose près ce que les gouvernements des principales économies du monde (OCDE et G20) ont alloué comme aides publiques à la production et à la consommation d’énergies fossiles : un chiffre en progression de 38% entre 2018 et 2019, indique une étude que l’OCDE a dévoilé le 5 juin. Gageons que ces financements du réchauffement ne cesseront pas de sitôt.

Depuis quelques semaines, Vivid Economics passe au crible vert les Stimulus Plans des 17 premières puissances économiques ainsi que de l’Union européenne. Son évaluation du 3 juin n’est pas rassurante. Le consultant britannique estime à plus de 10.000 milliards de dollars le montant des aides gouvernementales et privées. Dans le lot, un bon tiers (3.500 milliards de dollars) sont fléchées vers des secteurs ayant un impact direct sur l’environnement : agriculture, transports, production d’énergie, gestion des déchets, etc.

l'environnement grand perdant

L’impact de ces mannes sera-t-il bon ou mauvais pour l’environnement ? Les analystes londoniens penchent plutôt pour la seconde option. «Ces montants sont un moyen de soutenir ces secteurs pendant la crise de la Covid-19 et d’accroître leur durabilité et leur résilience aux crises climatique et de la biodiversité. Malheureusement, les gouvernements n’ont pas su saisir cette opportunité et ont ignoré ces deux sujets», commentent les rapporteurs.

A eux seuls, les États-Unis vont octroyer 479 milliards de dollars à des secteurs néfastes au climat, à la biodiversité et à l’environnement, soit 16% des montants alloués au redémarrage de la plus grande économie de la planète.

Très dépendants de leurs exportations d’hydrocarbures, Russie, Mexique et Afrique du sud vont massivement investir dans leurs producteurs de pétrole, de gaz et de charbon. L’Inde consacre une bonne partie de son Stimulus Package à la modernisation de ses mines de charbon. New Delhi entend aussi développer la gazéification du charbon, dont le bilan carbone est souvent dévastateur. La Corée du sud a certes promis de sortir du charbon et d’accéder à la neutralité carbone en 2050. Mais cela n’empêche pas Séoul d’octroyer 2 milliards de dollars d’aides à Doosan, pour aider le conglomérat à exporter … centrales au charbon et turbines à gaz.

L'europe sauve la mise

«Dans les pays réputés pour la faiblesse de leur politique en faveur du climat et de la biodiversité, ces montants vont probablement soutenir des trajectoires de fortes émissions et de perte de nature.»

Finalement, seule l’Europe sauve l’honneur. Les plans de soutiens français sont presque considérés comme «2 °C compatibles». Vivid Economics salue notamment les quelques contreparties demandées à Air France pour obtenir son prêt de 7 milliards et les subventions à l’achat de voitures électriques. Évidemment, le Pacte vert européen est classé comme le must de la réconciliation entre l’économie et la nature. Mais le pilier de la politique d’Ursula von der Leyen reste encore un projet d’avenir. Le restera-t-il ?