Pétroliers et charbonniers commencent à craindre la bulle carbone

Le 21 mai 2014 par Valéry Laramée de Tannenberg
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Les derniers puits?
Les derniers puits?

Un nombre croissant d’experts et d’ONG conseillent aux investisseurs de mettre leur argent ailleurs que dans les industries pétrogazières et charbonnières. La valeur de ces entreprises pouvant se trouver fortement affectée dans un monde à forte contrainte carbone.

Après ExxonMobil il y a quelques semaines, Shell est la seconde major pétrolière à se défendre devant ses actionnaires. Le groupe anglo-néerlandais ne craint pas d’éventuels risques de marée noire ni l’interdiction de la fracturation hydraulique. Il s’agit d’une chose autrement plus sérieuse que l’environnement: l’argent. Depuis quelques temps, des économistes, des analystes financiers, des banquiers, des gestionnaires d’actifs prennent le climat au sérieux. Et leur vision des choses a de quoi angoisser sérieusement les pétrogaziers et les producteurs de charbon.

 

Un budget carbone

Globalement, les choses sont simples. Si nous souhaitons stabiliser à 2°C le réchauffement climatique, nous devrons cesser d’envoyer dans l’atmosphère des gaz à effet de serre (GES), et notamment du CO2. L’Agence internationale de l’énergie estime qu’il faudrait limiter à 450 parties pour million (ppm) la concentration de gaz carbonique pour stabiliser le réchauffement. Or nous venons probablement de franchir le seuil des 400 ppm. Et au rythme actuel de consommation mondiale d’énergies fossiles, il est probable que les 450 ppm seront atteintes dans une vingtaine d’années.

A moins, bien sûr, que l’on s’accorde, toujours au niveau mondial, pour réduire progressivement notre demande de charbon, de pétrole et de gaz naturel. L’idéal étant, à long terme, de totalement décarboner notre système énergétique. Officiellement, tout le monde ou presque est d’accord avec ce raisonnement. Dans les faits, c’est autre chose.

Respecter la limite des 450 ppm nous contraint à raisonner en budget carbone[1]. Un budget limité à 565 milliards de tonnes équivalent CO2, si nous voulons rester en deçà des 2°C. Or les réserves connues d’énergies fossiles représentent environ 2.795 Mdt CO2. Autrement dit, nous allons devoir laisser dans le sous-sol 80% des gisements connus de charbon, de pétrole et de gaz.

Inacceptable, tant pour les géants miniers, comme BHP Biliton, que pour les pétrogaziers tels Shell ou ExxonMobil. Car leur interdire de sortir de terre 80% de leurs ressources signifie que leurs actifs pétroliers, charbonniers ou gaziers sur lesquels est assise leur valeur boursière, sont juste surévalués de… 80%.

 

C'est tout le sens des messages lancés, ces derniers mois, par quelques analystes. Au mois d'avril, Mark Lewis, expert carbone chez Kepler Chevreux, estimait à plus de 28.000 dollars (20.470 €) pour la période 2015-2035, le manque à gagner de producteurs d'énergies fossiles évoluant dans un monde en cours de décarbonisation. 

 

Dévaluer la Shell

En début de semaine, la section néerlandaise des Amis de la terre s’est attaquée à la Shell. Dans un document d’une trentaine de pages, l’ONG indique que le pétrogazier doit dévaluer la valeur de ses actifs pétroliers et gaziers d’une quarantaine de milliards de dollars. Pour arriver à pareil résultat, l’association rappelle qu’une bonne partie des réserves possibles revendiquées par la compagnie sont à haute intensité carbone[2]: les plus susceptibles d’être pénalisées en cas d’accord sur le climat. Message subliminal adressé aux investisseurs: délaissez un secteur dont les actifs (et donc la performance boursière) sont appelés à chuter.

 

Pour sa défense, Shell rappelle, dans une note envoyée à ses actionnaires, que même dans un monde à forte contrainte carbone, les «fossiles» continueront à fournir entre 40 et 60% de l’énergie mondiale. Une énergie dont la demande ne cessera d’ailleurs de croître au vu de l’évolution de la démographie et de l’évolution des besoins des populations.

 

Un argumentaire calqué sur celui d’ExxonMobil. En réponse à l’interpellation d’agences de notation et de gestionnaires d’actifs, le pétrogazier américain a publié, le 31 mars, une évaluation du risque climatico-financier. Dans cette mise au point, le géant d’Irving estime que les énergies fossiles apporteront les deux tiers de l’énergie mondiale en 2040. «Toutes les réserves actuelles d’ExxonMobil, ainsi que d’importants investissements industriels, seront nécessaires pour satisfaire ces besoins énergétiques globaux», conclut William Colton, vice-président en charge de la stratégie.

 

Vent de l’histoire

Le vent de l’histoire pourrait toutefois faire plier un tel aplomb. Des prospectivistes considèrent que le développement annoncé des énergies renouvelables, solaire en particulier, pourrait fortement réduire la demande de produits pétroliers et de charbon dans les prochaines décennies. Ce ralentissement de la consommation d’énergies fossiles ferait baisser le prix du baril, réduisant du même coup valeur et performance financière des entreprises de ces secteurs.

 

Des spécialistes en la matière commencent d’ailleurs à changer leur fusil d’épaule. Début avril, Siv Jensen a annoncé que le fonds de pension gouvernemental[3] allait doubler ses investissements dans les secteurs «propres», dont les énergies renouvelables, à hauteur d’une quarantaine de milliards de couronnes par an (5 milliards d’euros). Le ministre norvégien des finances a, par ailleurs, confirmé la création d’un groupe d’experts chargé de réfléchir à la possibilité, pour l’ancien fonds pétrolier norvégien, de cesser d’investir dans les industries pétrogazières et minières.

 



[1] Déjà présent dans la législation britannique, ce concept devrait être introduit en France par le projet de loi sur la transition énergétique.

[2] L’intensité carbone du gaz naturel, c’est-à-dire son contenu en carbone ainsi que le carbone émis pour l’extraire, est 6 fois moindre que celle du pétrole de schiste, par exemple.

[3] Alimenté par les recettes pétrolières nationales, le fonds de pension gouvernemental norvégien est le plus important fonds souverain du monde. Le montant de ses actifs est estimé à 640 milliards d’euros.

 



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