Pétrole: s’il n’en reste qu’une, ce sera Aramco

Le 13 novembre 2019 par Valéry Laramée de Tannenberg
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Aramco produit environ 10% du pétrole mondial.
Aramco produit environ 10% du pétrole mondial.
Aramco

Le pétrogazier saoudien entre en bourse, avec un positionnement inédit : ce sera la dernière compagnie à produire du pétrole. Explications.

 

Trois ans après avoir annoncé la cession d’une partie de son capital, le gouvernement saoudien tient parole. Lundi 11 novembre, Ryad a confirmé la mise en vente, à partir du 17 novembre, de 1 à 2% du capital d’Aramco, la compagnie pétrolière nationale. L’événement n’est pas que boursier.

Certes, l’entreprise pourrait devenir l’une des plus belles capitalisations de la planète. Selon les analystes, sa valeur oscille entre 1.500 et 2.000 milliards de dollars (1.360 à 1.810 Md€). Enfonçant les 1.000 milliards d’Apple (la plus grosse capitalisation boursière du moment) ou les 130 milliards d’euros (cette fois) de Total.

L’an passé, le bénéfice avant intérêts, impôts, dépréciation et amortissement (Ebitda) du successeur de l’Arabian American Oil Company a atteint 224 milliards de dollars (203 Md€): plus que Gazprom, Rosneft, ExxonMobil, BP et Shell réunis. Aramco est un monstre. Et pas seulement financier.

136 champs pétroliers

Comme le rappelle son prospectus, le pétrogazier extrait des 136 champs (tous saoudiens !) qu’il exploite 13,1 millions de barils de brut et de condensats par jour. A peine moins que la production cumulée d’ExxonMobil, de BP, de Shell et de Total. C’est aussi un peu plus de 10% de la production mondiale d’hydrocarbures. A cela, il faut ajouter une capacité de raffinage non négligeable: 4,9 millions de barils/jour. En résumé, Aramco est le premier producteur mondial d’or noir et le quatrième raffineur de la planète.

Sauf accident (toujours possible dans la région et dans le monde du pétrole), la puissance d’Aramco n’est pas sur la pente du déclin. Ses réserves prouvées (sur laquelle sont assises une bonne part de la valeur de l’entreprise) sont estimées à 257 milliards de barils équivalent pétrole. De quoi s’assurer un demi-siècle de production. Là encore, aucun de ses concurrents ne peut en dire autant.

pieds d'argile

Le géant a-t-il les pieds d’argile? Assurément. Le document d’information met en garde le futur actionnaire contre les effets dévastateurs de la pollution de l’environnement terrestre et marin par les … plastiques. «Les inquiétudes concernant les produits chimiques et les plastiques […] reflètent une demande sociale croissante pour la sécurité des produits, la protection de l’environnement et le recyclage. Ces problématiques ont conduit à l’adoption de réglementations restrictives qui pourraient en amener de nouvelles.» traduction: plus d’encadrement du business, c’est souvent moins de marge.

Autre risque à prendre en compte: le climat. «Une pression toujours plus forte sur les gouvernements les a conduit à prendre des mesures visant à réduire la consommation des carburants fossiles», se désole Aramco. Pis: les lois et réglementations découlant de l’Accord de Paris pourraient «réduire la demande en énergies, la consommation d’hydrocarbures et de produits associés. Et avoir ainsi des effets négatifs sur l’activité de l’entreprise, ses résultats financiers et opérationnels.»

un brut pas cher et peu carboné

Un message que pourrait endosser n’importe laquelle des compagnies pétrolières? Oui et non. Oui, l’une des conséquences de politiques climatiques volontaristes serait la diminution de la demande mondiale en produits raffinés (carburants, combustibles). La neutralité carbone passerait par une baisse de 40% à 60% de la demande mondiale, rappelle ce mercredi 13 novembre, l’Agence internationale de l’énergie (AIE), dans son rapport annuel.

Pour autant, Aramco se veut optimiste. Ses prospectivistes estiment que la demande mondiale de produits pétroliers va croître au rythme moyen de 0,8% entre 2018 et 2030. De quoi fusiller le climat? Possible, mais pas certain.

L’AIE estime qu’un fort développement des systèmes de captage-stockage de CO2 (CSC) pourrait allonger la durée de vie des installations tournant au fossile, raffineries en tête. Et tant qu’à continuer de consommer du brut, autant choisir l’extraléger d’Aramco: abondant et pauvre en impuretés. Son coût d’extraction est donc ridiculement peu cher (moins de 3 $ par baril, contre plus de 4 $ pour ses plus proches concurrents) et son bilan carbone est l’un des plus faibles du secteur: 10,2 kg de gaz à effet de serre par baril équivalent pétrole produit, soit 2 fois moins que l’ENI et quatorze fois moins que Total. Sans rougir: Aramco estime à 61,2 millions de tonnes ses émissions annuelles de gaz à effet de serre[1] : à peine un tiers de plus que les rejets du groupe EDF.

fournisseur de dernier recours

Des ressources abondantes, peu chères à exploiter, faiblement «carbonées»: Aramco se place finalement en position du fournisseur du dernier recours. La dernière compagnie qui pourra distribuer au moindre risque les dernières gouttes permises par la transition climatique, que ce soit pour produire des polymères ou les carburants et combustibles des ultimes moteurs thermiques. Un choix audacieux. Mais que peineront à lui disputer ses concurrents.



[1] Scopes 1 et 2.