Pesticides: semaine chargée pour les fongicides SDHI

Le 23 janvier 2020 par Romain Loury
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L'Opecst auditionne sur les SDHI
L'Opecst auditionne sur les SDHI
VLDT

L’étau se resserre sur les fongicides SDHI, nouveau cheval de bataille des partisans d’une sortie des pesticides: alors que plusieurs associations menacent de porter le sujet en justice, une audition était organisée à ce sujet, jeudi 23 janvier, par l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (Opecst).

Depuis la tribune publiée en avril 2018 par huit scientifiques français dans Libération, les SDHI, des fongicides inhibant l’enzyme SDH (succinate déshydrogénase), sont dans la tourmente. A l’origine de cet appel, la révélation que ces molécules, au-delà de leur action contre les champignons et les moisissures, sont aussi actives contre la SDH de bien d’autres organismes, dont l’abeille, le ver de terre et l’homme.

Menés par Pierre Rustin, directeur de recherche CNRS/Inserm, les signataires sont tous des spécialistes des maladies mitochondriales, dont plusieurs sont justement liées à des mutations de la SDH. Entraînant une inactivation, partielle ou totale, de cette enzyme, ces mutations sont liées à toute une gamme de maladies, telles que cardiopathies, myopathies, atteintes rénales, maladies neurologiques (Parkinson, Alzheimer), ainsi que des cancers rares tels que les phéochromocytomes et les paragangliomes.

Or les chercheurs craignent qu’une inhibition de la SDH par les SDHI, chez l’homme comme chez des espèces non ciblées, engendre, par analogie avec ces mutations génétiques, d’importants dégâts sanitaires et environnementaux. Publiés en novembre 2019 dans PLoS ONE, les résultats de Pierre Rustin et ses collègues confirment l’absence de spécificité des SDHI, du moins in vitro.

L’Anses mise en cause

Le débat a pris un tour plus vigoureux à la sortie, en septembre 2019, d’un ouvrage  de Fabrice Nicolino, journaliste à Charlie Hebdo et co-fondateur du mouvement «Nous voulons des coquelicots»: dans ce livre, il y critique vivement la réponse apportée par l’Anses[i] à Pierre Rustin et ses collègues.

Depuis son avis publié en janvier 2019, l’agence affirme au contraire avoir pris en compte l’alerte lancée par les chercheurs, et a lancé des investigations à ce sujet, tout en considérant que les résultats de Pierre Rustin et ses collègues ne suffisent pas à remettre en cause les autorisations de mise sur le marché (AMM) des différents SDHI. En cause, l’absence d’effet in vivo sur des rats exposés pendant deux ans, ainsi que de signal épidémiologique en santé humaine.

Désormais cheval de bataille des anti-pesticides, le sujet s’est de nouveau invité dans l’actualité cette semaine. Mardi 21 janvier, trois associations (Nous voulons des coquelicots, Générations futures, France nature environnement) ont officiellement demandé le retrait de trois produits contenant des SDHI : le Keynote, l’Aviator XPro (deux produits de Bayer), le Librax (BASF). En l’absence de réponse, ou en cas de réponse défavorable de l’Anses, elles saisiront le tribunal administratif de Lyon dans deux mois.

Ce même mardi 21 janvier, une nouvelle tribune, signée cette fois par 450 scientifiques internationaux, était publiée dans Le Monde, demandant de «mettre en œuvre au plus vite l’arrêt de l’usage des SDHI en milieu ouvert» au nom du principe de précaution. Mercredi 22 janvier devant le siège de l’Anses, des membres du collectif «Nous voulons des coquelicots» demandaient, en vain, à rencontrer le directeur Roger Genet. Celui-ci, comme il l’avait fait lors d’une précédente demande de Fabrice Nicolino fin novembre 2019, a décliné la proposition, l’invitant à participer à la plateforme de dialogue sur les produits phytosanitaires mise en place par l’agence.

A l’Opecst, audition des parties prenantes

Pour clore la séquence, l’Opecst organisait jeudi 23 janvier une série d’auditions sur les SDHI. Sous les yeux parfois égarés du président Gérard Longuet, cette séance s’est très souvent apparentée à un cours de biologie cellulaire, certes passionnant mais quelque peu sibyllin pour les non-initiés. Prenant tout à coup un tour plus polémique, lorsque Pierre Rustin s’est écrié qu’il jugeait «inadmissible qu’une agence de santé publique se comporte comme cela».

«J’étais pourtant convaincu que l’Anses allait prendre des mesures immédiates [à la communication de ses résultats, ndlr], que cela allait créer un chambardement», a-t-il ajouté. Rien de tel, a-t-il déploré, malgré la révélation que «les SDHI sont catastrophiques pour les cellules humaines», comme le montrent ses résultats publiés dans PLoS ONE.

En passe de devenir la bête noire des antipesticides, Roger Genet a regretté que le débat soit devenu «beaucoup plus sociétal que scientifique», défendant la réponse apportée par l’agence. Celle-ci finance actuellement, à hauteur de 450.000 euros, une étude du registre national des paragangliomes héréditaires liés à une mutation d’un des gènes SDH, pour déterminer l’évolution de ce cancer au cours du temps et réaliser une étude cas-témoin –qui permettrait de définir d’éventuels facteurs de risque, dont une possible exposition aux SDHI.

Doutes sur l’étude lancée par l’Anses

Fin 2019, Pierre Rustin, contacté par le JDLE, disait douter de l’intérêt des enseignements apportés par une telle étude. Non seulement en raison de l’exposition multiple aux produits chimiques (pesticides ou autres), qui brouille les pistes, mais aussi parce que les paragangliomes et les phéochromocytomes surviennent chez des personnes ayant un blocage quasi-total de la SDH, à l’origine d’une accumulation intracellulaire de succinate.

Ce qui est «peu probable avec les SDHI», a souligné le chercheur lors de son audition par l’Opecst: au niveau probable d’exposition de la population et des agriculteurs, les SDHI pourraient n’inhiber que partiellement la SDH. Ce qui engendrerait  des maladies liées à une carence en ATP (cardiopathies, myopathies, atteintes rénales) ou à une production de superoxydes (Parkinson, Alzheimer, cancérogénèse), mais probablement pas des paragangliomes.

Outre cette étude épidémiologique, deux autres projets de recherche sont en cours, financés par le plan Ecophyto et par le programme national de recherche environnement-santé-travail (PNREST) de l’Anses pour un montant de 600.000 euros, afin de mieux cerner le mécanisme d’action des SDHI au plan toxicologique.

Les SDHI examinés par l’Inserm

Par ailleurs, l’expertise collective de l’Inserm sur les pesticides, une réactualisation de celle de 2013, sera publiée «fin avril», a annoncé Roger Genet. A la demande de l’Anses, elle comportera un «volet spécifique sur les SDHI», en plus de ceux prévus sur le chlordécone et le glyphosate, a-t-il ajouté.

Défendant la gestion des conflits d’intérêt par l’agence, alors que celle-ci est vivement dénoncée par Fabrice Nicolino, Roger Genet a donné quelques gages à Pierre Rustin, sur la question des tests d’homologation: «il a tout à fait raison, il n’y a pas de test qui prend en compte la toxicité mitochondriale. Mais cela ne remet pas en cause les données actuellement disponibles sur ces substances, sur lesquelles nous avons beaucoup de recul». Pas sûr que cela convainque les partisans de l’interdiction.



[i] Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail