Pesticides: les SDHI rejoignent la tourmente

Le 12 septembre 2019 par Romain Loury
Imprimer Twitter Facebook Linkedin Google Plus Email
ajouter à mes dossiersRéagir à cet article
Fabrice Nicolino
Fabrice Nicolino
DR

La pression monte sur les SDHI: au cœur d’un nouveau livre du journaliste Fabrice Nicolino, ces fongicides ont fait l’objet d’une saisine de la commission nationale de la déontologie et des alertes en santé publique et environnement (cnDAspe), qui a auditionné mercredi 12 septembre deux dirigeants de l’Anses.

C’est un sacré pavé dans la mare, un de plus, que vient de lancer Fabrice Nicolino avec «Le crime était presque parfait»[i]. A l’origine en septembre 2018 de l’Appel des Coquelicots, qui appelle à interdire tous les pesticides de synthèse, le journaliste de Charlie Hebdo, d’une plume aussi vive qu’acérée, y décortique la saga méconnue des SDHI. Onze produits fongicides massivement utilisés, symboles selon lui d’un système d’évaluation et d’homologation foncièrement pervertis.

Des scientifiques inquiets des SDHI

A l’origine de ce livre, la tribune publiée le 15 avril 2018 par huit scientifiques dans le quotidien Libération, emmenés par Pierre Rustin, directeur de recherche CNRS/Inserm spécialisé dans les maladies mitochondriales. Les chercheurs y pointent le fait que les SDHI («inhibiteurs de la succinate déshydrogénase») ont pour fonction d’inhiber, chez les champignons, une enzyme clé de la chaîne respiratoire, cascade métabolique impliquée dans la production d’énergie cellulaire par nos mitochondries[ii].

Or ces chercheurs travaillent sur des maladies liées à des mutations de la succinate déshydrogénase (SDH), l’enzyme ciblée par les SDHI. Des anomalies génétiques de cette enzyme ont en effet observées dans des encéphalopathies sévères chez de jeunes enfants, mais aussi dans certains cancers, dans des maladies neurologiques (maladie de Parkinson, maladie de Huntington, ataxie de Friedreich), etc.

S’ils ciblent la SDH des champignons, les SDHI s’avèrent tout aussi actifs contre celle de nombreux autres organismes, allant du ver de terre à l’homme en passant par l’abeille. D’où la possibilité que les SDHI, par analogie avec les mutations étudiées par les chercheurs, aient des effets ravageurs tant sur la santé humaine que sur la biodiversité.

Déplorant que ces faits aient été négligés lors de l’évaluation des SDHI, les chercheurs appellent à la suspension de ces fongicides «tant qu’une estimation des dangers et des risques n’aura pas été réalisée par des organismes publics indépendants des industriels distribuant ces composés et des agences ayant précédemment donné les autorisations de mise sur le marché».

Une alerte traitée «avec mépris»

Dans son livre, Fabrice Nicolino dépeint les coulisses de cette alerte scientifique, selon lui traitée avec «mépris» par l’Anses[iii]. Avant même la tribune, un premier coup de fil de Pierre Rustin, en novembre 2017, n’aurait rencontré que le silence de l’agence –l’incitant à publier sa tribune. Un mois après cet appel médiatique, donc en juin 2018, les signataires ont finalement été reçus à l’Anses, où ils ont été confrontés à un groupe d’expertise collective d’urgence (Gecu), que le journaliste décrit plutôt fraîchement.

Parmi les quatre membres du Gecu, trois d’entre eux n’avaient en effet aucune expérience des SDHI ou des maladies mitochondriales. Quant à la quatrième, l’ouvrage révèle ses importants conflits d’intérêts avec l’industrie des pesticides, en particulier sur les SDHI. Par cette réunion, que l’une des signataires de la tribune a qualifiée de «l’un des pires moments de [sa] vie de scientifique», l’Anses aurait ainsi balayé l’alerte, dénonce Fabrice Nicolino.

L’agence réfute quant à elle cette accusation: suite à son rapport publié en janvier, elle évoque, dans sa dernière communication sur le sujet publiée en juillet, «la définition et le financement de travaux de recherche spécifiques, la détection d’éventuels effets sanitaires pouvant être observés sur le terrain via les dispositifs de surveillance existants, et enfin les échanges avec les organismes de recherche et les agences sanitaires chargées de l’évaluation de ces substances, notamment l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa)».

Une approche «éminemment subjective»

Face au livre de Fabrice Nicolino qui appelle à la «dissoudre», la réaction est vive à l’Anses. Dans un courrier électronique adressé mercredi aux administrateurs de l’agence, son directeur Roger Genet s’insurge contre «l’approche éminemment subjective que le journaliste réserve au récit du travail qu’a mené l’Anses suite à l’alerte du groupe de scientifiques réuni par Pierre Rustin».

Roger Genet dit également trouver «regrettable» que Fabrice Nicolino «passe sous silence une partie des conclusions du rapport d’expertise et de l’avis de l’Anses rendu publics le 15 janvier 2019. En effet, si l’Anses a statué sur l’absence d’alerte sanitaire pouvant conduire au retrait des AMM [autorisations de mise sur le marché] des SDHI, ce que le journaliste déplore et présente comme un traitement de l’alerte ‘par le mépris’, elle a cependant lancé un appel à la vigilance au niveau européen et international, et souligné la nécessité de renforcer la recherche sur les potentiels effets toxicologiques chez l’homme, ce que le livre se garde d’évoquer».

Fabrice Nicolino n’oublie pourtant pas ces préconisations, mais ne leur accorde que peu de crédit: selon ce rapport, explique-t-il, «il faudrait faire plein de choses –au niveau européen, ce qui laisse de belles années d’attentisme devant soi–, et notamment mieux caractériser, tester la faisabilité d’un suivi, poursuivre des travaux d’expertise, développer des tests plus complexes, introduire des requis réglementaires, etc. Comme le groupe de travail réuni par l’Anses -dissous dès la remise du rapport- n’a strictement aucun pouvoir, je me permets de parler de vœux pieux, ou encore d’une bulle de savon qui, au moment où j’écris, a déjà disparu depuis un moment».

Une saisine de la commission déontologie

Fait nouveau, Roger Genet évoque dans son courrier une audition de l’Anses, jeudi 12 septembre, par la commission nationale de la déontologie et des alertes en santé publique et environnement (cnDAspe), instance créée en 2013 suite au scandale du Mediator, mais réellement établie en janvier 2017. Y ont été entendus le directeur général adjoint scientifique de l’agence, Gérard Lasfargues, et Caroline Semaille, en charge des produits réglementés.

La cnDAspe a en effet été saisie en avril par Pierre Rustin: sous le numéro 111, cette saisine a trait aux menaces «sur la biodiversité», «sur la santé ou la sécurité des collaborateurs de l’entreprise, de ses clients ou sous-traitants» et «sur la santé ou la sécurité des consommateurs ou des usagers», détaille le site de la cnDAspe, avare d’informations lorsqu’un sujet est en cours d’instruction. Un compte-rendu des délibérations de la commission sur cette saisine pourrait être publié suite à l’audition, a-t-on appris.

Contacté par le JDLE, Pierre Rustin dit regretter «totalement» de ne pas être auditionné par la commission, qui a selon lui «préféré traiter avec l’Anses». Par ailleurs, il s’insurge contre l’idée, sous-entendue par Roger Genet dans son courrier, selon laquelle il refuserait de collaborer avec l’agence.

Des preuves du danger, pas de la toxicité

Dans son courrier, le directeur de l’agence indique en effet que «malgré nos relances successives, Pierre Rustin n’a toujours pas transmis à l’Anses les éléments de preuve de la toxicité des SDHI qu’il dit détenir. A ce jour, nous ne disposons d’aucun document scientifique relatif à ces données, aucun élément probant n’a été publié dans la littérature scientifique», explique le directeur de l’agence.

Pour Pierre Rustin, Roger Genet «joue sur les mots»: «depuis 2017, nous n’avons jamais prétendu détenir des preuves de la toxicité, mais nous avons bien des preuves du danger. Depuis des travaux réalisés en 1976, on sait que les SDHI bloquent parfaitement l’enzyme des mammifères».

«Nous avons nous-mêmes fait des tests sur les SDHI, nous avons soumis les résultats il y a un mois et demi pour publication [à la revue PLoS ONE]», poursuit le chercheur. «Ces données-là ont été fournies à l’Anses, et je peux vous assurer, en tant que chercheur, que cela m’arrache le cœur de présenter des données avant publication. Nous leur avons donné tous les résultats, nous les avons même invités à venir dans notre laboratoire, sans réponse».

Selon Pierre Rustin, «il y a extrêmement peu de chances que les SDHI entraînent le développement d’un cancer, qui survient quand on bloque totalement l’enzyme [par exemple via une mutation génétique], mais ils pourraient à la rigueur accélérer leur survenue. Il faudrait toutefois des cohortes énormes pour montrer un tel effet, et il se pose aussi la question des contrôles [un écueil récurrent de l’étude des pesticides: tout le monde y étant exposé, il est quasi-impossible de dénicher des contrôles négatifs, ndlr]. En revanche, il est bien plus probable que les SDHI aient un effet sur des maladies neurologiques, tels que Parkinson et Alzheimer».

Les pesticides au cœur des polémiques

Cette affaire des SDHI est un nouvel épisode de la saga des pesticides, qui connaît depuis quelques mois une forte mobilisation citoyenne. Citons notamment les arrêtés municipaux anti-pesticides, dont le premier a été signé en mai par le maire de Langouët (Ille-et-Vilaine), Daniel Cueff. Si l’arrêté, qui interdit l’épandage à moins de 150 mètres des habitations, a été suspendu fin août par la justice, une cinquantaine de maires en France lui ont emboîté le pas.

Dernières en date, cinq grandes villes françaises (Paris, Nantes, Lille, Grenoble, Clermont-Ferrand) ont annoncé jeudi interdire les pesticides sur leur commune. Une décision avant tout symbolique -les particuliers et les collectivités ayant déjà interdiction d’utiliser des pesticides-, mais qui «vise à faire changer la loi». Mardi 10 septembre, c’était le département du Val-de-Marne qui interdisait le glyphosate sur son territoire.

La question des zones non traitées (ZNT) est également au cœur de l’arrêté soumis à consultation publique depuis lundi 9 septembre. Première en France, ce texte fixe une distance de protection des riverains de 10 mètres pour les cultures hautes et de 5 mètres pour les cultures basses –sur la base de données aussi parcellaires que datées. Jugée plus qu’insuffisante par les opposants aux pesticides, cette mesure satisfait grandement la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA), dont la présidente Christiane Lambert «dit faire confiance aux scientifiques».

L’interdiction indolore de deux pesticides

Pris dans la polémique, l’Etat, accusé d’en faire bien peu contre les pesticides, cherche-t-il à se racheter? Mercredi 12 septembre, il a annoncé mettre en consultation un projet de décret interdisant l’utilisation de deux «substances aux modes d’action identiques aux néonicotinoïdes», dont ils sont considérés les successeurs, à savoir le sulfoxaflor et la flupyradifurone.

Depuis septembre 2018, en vertu de la loi biodiversité d’août 2018, la France interdit en effet l’emploi de cinq néonicotinoïdes. Si le gouvernement souhaite, par l’interdiction de ces deux nouvelles substances, «aller plus loin dans la protection de la santé et de l’environnement», la mesure sera en réalité sans conséquence. L’autorisation des deux produits à base de sulfoxaflor a été suspendue en octobre 2017 par la justice, tandis que la flupyradifurone, bien qu’autorisée, n’est tout simplement pas commercialisée en France.



[i] «Le crime était presque parfait: l’enquête choc sur les pesticides et les SDHI», Fabrice Nicolino, 253 pages, éditions Les liens qui libèrent, 11 septembre 2019

[ii] Les mitochondries sont des organites présents dans toutes nos cellules, sauf les globules rouges. Ils sont considérés comme des fabriques à énergie cellulaire.

[iii] Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail

 



Les cookies assurent le bon fonctionnnement de nos sites et services. En utilisant ces derniers, vous acceptez l’utilisation des cookies.

OK

En savoir plus