Pesticides: le chlorpyriphos bientôt interdit

Le 06 décembre 2019 par Romain Loury
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Le chlorpyriphos-méthyl, cousin du chlorpyriphos
Le chlorpyriphos-méthyl, cousin du chlorpyriphos

Le chlorpyriphos va être interdit dans l’Union européenne, selon une décision adoptée vendredi 6 décembre par un comité d’experts de la Commission européenne. Cet insecticide, dont le processus d’homologation était des plus controversés, est accusé d’être génotoxique et nocif pour le développement neurologique des enfants.

Bien que moins connu que le glyphosate, le chlorpyriphos fait l’objet d’une pétition demandant son interdiction dans l’UE, qui a obtenu près de 221.000 signatures. Déjà interdit dans huit pays européens, dont l’Allemagne, le Danemark et la Suède, il n’était plus autorisé en France que dans la culture des épinards, sous le nom de Pyristar.

Des données de neurotoxicité négligées

Or cet insecticide, comme d’autres composés organophosphorés, fait l’objet de nombreuses craintes quant à sa toxicité, en particulier neurologique. D’autant que son évaluation laisse fortement à désirer, comme l’a révélé une étude publiée en novembre 2018. Trois chercheurs scandinaves y révélaient que la seule étude menée par l’entreprise Dow sur la neurotoxicité de son produit, dont ils se sont procurés les résultats, était non seulement mal conçue, mais que ses interprétations étaient erronées.

Verdict: le pesticide est neurotoxique à toutes les doses employées, et pas seulement aux plus fortes, comme en concluait Dow. Pourtant, l’Etat désigné comme rapporteur, à savoir l’Espagne, n’avait rien trouvé à redire aux conclusions de Dow. Idem après la fin de l’autorisation de mise sur le marché (AMM), en 2016, au terme de laquelle le chlorpyriphos et son cousin, le chlorpyriphos-méthyl, ont bénéficié d’un sursis.

L’Efsa lâche le chlorpyriphos

De nouveau ignorées par l’Espagne lors de sa réévaluation, transmise à l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa) en juillet 2017, les données de neurotoxicité ne seront prises en compte qu’en 2018 par les experts mandatés par l’Efsa. Face à la pression médiatique, suite à la publication de plusieurs articles dans la presse européenne, la Commission saisit l’Efsa en urgence en juin, lui demandant un avis intermédiaire sur le chlorpyriphos et le chlorpyriphos-méthyl, bien que le processus de réévaluation soit toujours en cours.

L’autorité rend ses deux avis début août. Bilan: le chlorpyriphos, méthyl ou pas, «ne satisfait pas aux critères requis par la législation pour son renouvellement en tant que substance approuvée dans l’Union européenne». En cause, «des préoccupations concernant des effets génotoxiques possibles, ainsi que des effets neurologiques pendant le développement, étayés par des données épidémiologiques indiquant des effets sur les enfants».

Le Scopaff enterre l’insecticide

Après ces avis, le sort de ces deux insecticides, dont l’AMM expire en janvier 2020, devait être discuté lors d’une réunion du Scopaff[i] prévue jeudi 5 et vendredi 6 décembre. C’est lors de cette rencontre qu’une majorité qualifiée des experts de ce comité bruxellois, missionnés par les ministères de l’agriculture des Etats membres, ont décidé de ne pas renouveler l’autorisation de ces produits. Un délai de trois mois maximum a été fixé afin que les stocks puissent être éliminés.

Selon Nabil Berbour, responsable des campagnes de SumOfUs (qui héberge la pétition contre le chlopyriphos), «c’est une victoire majeure pour la santé des citoyens européens, de plus en plus inquiets des pesticides dangereux qu’ils retrouvent dans leur assiette. Nous espérons que les décideurs politiques européens tiendront compte de cette énorme préoccupation, et qu’ils iront au-delà, afin de réduire la dépendance de l’UE aux pesticides toxiques».

Une initiative citoyenne européenne (ICE) a été lancée fin novembre à ce sujet, demandant la sortie des pesticides chimiques de synthèse avant 2035. Vendredi 6 novembre, elle avait été signée par près de 97.500 citoyens, pour un objectif d’un million avant le 30 septembre 2020.

Le chlorpyriphos défendu jusqu’au bout. Dans un article publié lundi 2 décembre, la journaliste Stéphane Horel décrit dans Le Monde les pressions exercées sur la Commission européenne par les fabricants, en particulier le groupe américain Corteva (née de la fusion de Dow et de DuPont) et la société portugaise Ascenza. Selon des documents révélés par la journaliste, Ascenza, par le biais de cabinets de lobbying, déplore une réaction «excessive» de l’Efsa, «probablement guidée par une forte pression des ONG et des médias».


[i] Comité permanent des animaux, des végétaux, des denrées alimentaires et des aliments pour animaux