Pesticides: des bananeraies du Nicaragua au palais de justice de Paris

Le 07 novembre 2018 par Marine Jobert
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"Silence, on empoisonne", c'est le nom de cette campagne.
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Malades d’un organochloré dont la toxicité était connue, des ouvriers agricoles nicaraguayens ont fait condamner à plusieurs reprises trois transnationales qui en commercialisaient. Ils demandent aujourd’hui à la justice française qu’elle oblige ces entreprises à verser ces dommages-intérêts.


Ils ont cultivé, récolté et conditionné des bananes dans des plantations nicaraguayennes dans les années 1960 et 1970. Pour lutter contre un nématode, ils épandaient des pesticides, dont le 1,2-dibromo-3-chloropropane. Aux nausées, brûlures de peau et saignements de nez lors des traitements succèdent, quelques années plus tard, des pathologies plus graves, comme l’infertilité, la diminution du nombre de spermatozoïdes, des tumeurs, des affections de la peau, des lésions sur les reins, les poumons et le foie… Dans les années 1980, des travailleurs de ces bananeraies portent l’affaire en justice.
Toxicité connue depuis 1956
Leur grief? Que ce pesticide interdit en 1977 aux Etats-Unis pour des raisons sanitaires ait pu être utilisé jusqu’à épuisement des stocks en Amérique latine jusqu’en 1983, alors même que ses effets délétères pour la santé étaient connus dès 1960. «Ce qui est incroyable dans le cas du Nemagon, c’est que peu de temps après sa mise sur le marché en 1956, les industries chimiques avaient connaissance des résultats d’une étude chez l’animal qu’elles avaient financée et qui démontraient la redoutable toxicité testiculaire du DBCP, rappelle Alfred Bernard, professeur de toxicologie à Louvain (Belgique). Malheureusement, il aura fallu attendre la découverte fortuite, 20 ans plus tard en 1977, de nombreux cas de stérilité chez les ouvriers d’une usine américaine pour que ce risque soit reconnu pour l’homme.»
805 millions de dollars d’indemnités
A plusieurs reprises, des cours de justice donnent raison aux ouvriers, en dépit des multiples tentatives de Shell, Dow Chemical ou Occidental Chemical –qui commercialisaient l’organochloré sous divers noms (Nemagon, Fumazone ou DBCP)– d’éluder leurs responsabilités. En 2006, un tribunal au Nicaragua condamne les trois transnationales à verser 805 millions de dollars à plus d’un millier de travailleurs nicaraguayens. A ce jour, elles n’ont jamais versé un centime. Et c’est pour recouvrer ces sommes, et porter sur la place publique ce scandale sanitaire, que le 5 novembre 2018, 1.234 anciens ouvriers nicaraguayens exposés au Nemadon, ont assignées ces entreprises en exequatur devant le tribunal de grande instance de Paris.
Victimes par milliers
En vertu de ce principe, la justice française pourrait déclarer exécutoire sur le territoire français le jugement rendu par le tribunal de Chinandega en 2006, ainsi que d’autres arrêts dans le même sens rendus jusqu’en 2012 au Nicaragua. «Nous avons choisi la juridiction parisienne parce que les mécanismes juridiques de responsabilité au Nicaragua sont directement influencés par le droit français et les juridictions françaises sont les précurseurs en Europe pour la défense des victimes de pollution dans le cadre de l’organisation de grands procès de santé publique», détaille Pierre-Olivier Sur, l’avocat français des plaignants, qui considère qu’il s’agit de l’un des plus grands scandales sanitaires contemporains liés à l’utilisation d’un pesticide. «Les victimes se comptent en plusieurs milliers, réparties à travers l’Amérique latine et les Caraïbes.» L’avocat établit d’ailleurs un parallèle limpide avec les bananeraies des Antilles, qui ont utilisé massivement le Chlordécone jusqu’en 1993, alors qu’il avait été interdit en métropole trois ans plus tôt.

 



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