Pesticides dans l’air: vers une surveillance nationale pérenne

Le 02 juillet 2020 par Romain Loury
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Les pesticides dérivent bien au-delà des zones agricoles
Les pesticides dérivent bien au-delà des zones agricoles

L’(omni)présence de pesticides dans l’air fera-t-elle enfin l’objet d’une surveillance nationale pérenne, à l’instar des particules fines et des oxydes d’azote? La question est posée, alors que les résultats d’une Campagne nationale exploratoire des pesticides (CNEP) ont été publiés jeudi 2 juillet.

Depuis le début des années 2000, plusieurs associations agréées de surveillance de la qualité de l’air (Aasqa) se sont penché sur la présence de pesticides dans l’air ambiant, compartiment largement moins étudié, pour ces polluants, que l’alimentation et l’eau. Compilés dans la base PhytAtmo rendue publique en décembre 2019, ces résultats, de nature très hétérogène, montrent la présence généralisée de pesticides dans l’air que nous respirons, même à distance des exploitations agricoles.

Saisie en 2014 par le gouvernement, l’Anses a lancé en juin 2018 avec l’Ineris[i] et Atmo France (fédération des 18 Aasqa nationales) une campagne de mesure d’une durée d’un an. Les résultats, qui portent sur un total de 75 substances mesurées en 50 sites de France métropolitaine et d’outre-mer, confirment les résultats de PhytAtmo, qui remontent au début des années 2000: les pesticides imprègnent l’air de l’ensemble du territoire français, et bien au-delà du milieu rural.

«Jusqu’alors, nous ne disposions que de données obtenues localement. Avec cette campagne, c’est la première fois qu’on utilise une méthodologie harmonisée, de manière synchronisée, sur un grand nombre de sites», explique Marc Durif, responsable du pôle caractérisation de l’environnement à l’Ineris, contacté par le JDLE.

Neuf pesticides très présents

Les résultats (ici pour l’Anses, pour l’Ineris) montrent des fluctuations temporelles, en fonction des périodes d’utilisation de ces produits, mais aussi des variations spatiales, selon la dominante culturale de la zone (grandes cultures, viticulture, arboriculture, maraîchage, élevage). En revanche, les experts n’ont pas découvert de différence significative entre milieux rural, périurbain et urbain, du moins pour la métropole. Dans l’outre-mer, celles-ci semblent plus marquées, avec une présence plus forte en milieu rural.

Parmi les 75 pesticides analysés, neuf s’avèrent très fréquemment présents dans l’air, avec des niveaux quantifiables dans au moins 20% des cas: le chlorothalonil, le chlorpyriphos méthyl, le folpel, le glyphosate, le lindane, la pendiméthaline, le S-métolachlore, le prosulfocarbe et le triallate.

En métropole, ce sont l’herbicide prosulfocarbe et le fongicide folpel qui présentent les concentrations les plus importantes, avec une moyenne annuelle de respectivement 2,61 et 1,03 nanogrammes (un milliardième de gramme) par mètre cube d’air (ng/m3). En outre-mer, les herbicides S-métolachlore (0,29 ng/m3) et pendiméthaline (0,14 ng/m3) arrivent en tête.

Le lindane quantifiable dans 80% des cas

Bien que présent à des niveaux plus faibles (0,06 ng/m3), le lindane est en revanche le plus fréquemment retrouvé, et de loin –ce que confirment les résultats de PhytAtmo. Au cours de la campagne, l’insecticide a été détecté à des niveaux quantifiables dans près de 80% des mesures effectuées! Ce qui a de quoi étonner alors que cet organochloré, cancérogène et reprotoxique, est interdit depuis 1998 en usage agricole, depuis 2006 comme biocide pour la protection des bois de charpente.

Très stable et rémanent, le lindane «est une substance très volatile, présente dans les charpentes et dans les sols, qui a continué à se volatiliser», explique Marc Durif. A l’inverse, la chlordécone, bien que polluant durablement les sols de Guadeloupe et de Martinique, n’a pas été retrouvée une seule fois dans l’air, probablement en raison de caractéristiques chimiques différentes. Quant à l’herbicide glyphosate, son niveau de présence dans l’air est du même ordre que le lindane (0,04 ng/m3), mais sa fréquence de quantification atteint 56,43%, ce qui le classe troisième derrière le lindane et la pendiméthaline.

Les 32 pesticides prioritaires de l’Anses

Sur la base de ces résultats, l’Anses a identifié 32 substances prioritaires qui nécessiteront des investigations supplémentaires. Parmi elles, 13, dont le lindane, sont classées cancérogènes, reprotoxiques et/ou perturbateurs endocriniens. Quant aux 19 autres, dont le glyphosate, ils ont été retenus car cancérogènes, reprotoxiques et/ou PE ‘possibles’ ou ‘probables’, et parce que leur fréquence de quantification dans l’air dépasse 1%.

Dans une autre analyse, l’Anses a tenté d’obtenir une indication du niveau de risque lié à la présence de ces pesticides dans l’air. Pour cela, les experts ont estimé, pour chacune des 75 substances, une dose journalière d’exposition (DJE) via l’air ambiant, qu’ils ont comparée à la valeur toxicologique de référence (VTR) des molécules. Les résultats montrent que, dans le scénario le moins favorable, la somme de ces DJE s’élèverait à 1,13% de la VTR chez les enfants, à 0,42% chez les adultes.

«Sur la base des données disponibles, il n’est pas mis en évidence de niveaux de contamination de fond de l’air ambiant qui conduisent à observer des dépassements des repères de toxicité existants», commente l’Anses dans son rapport. Toutefois, l’agence reconnaît des incertitudes, notamment sur le fait que les seules VTR disponibles à ce jour ont trait à l’exposition alimentaire, et non respiratoire.

«Il y a très peu de données sur la voie respiratoire. Pour tenir compte de cela, nous avons intégré des facteurs de sécurité dans nos calculs. C’est ce type de travaux, celui de la détermination d’une VTR respiratoire, que nous souhaiterions mener par la suite», explique Ohri Yamada, responsable de l’unité de phytopharmacovigilance de l’Anses, contacté par le JDLE.

La voie respiratoire, vraiment minoritaire?

Au vu de ces résultats, dont l’Anses rappelle qu’il ne s’agit en aucun cas, en l’état modeste des connaissances, d’une «évaluation quantitative des risques», la voie respiratoire semble probablement une composante très mineure de l’exposition totale de la population aux pesticides, loin derrière l’alimentation et l’eau.

«Pour la population générale, c’est évidemment la voie alimentaire qui constitue la première source d’exposition aux pesticides. Mais il peut y avoir des spécificités très fortes quand on regarde substance par substance, ou dans certaines populations particulières, par exemple les riverains des exploitations agricoles», explique Ohri Yamada. Au-delà de cette campagne, menée à distance des exploitations agricoles, l’Anses va lancer en 2021 l’étude Pestiriv, en collaboration avec Santé publique France, afin de mesurer l’exposition des riverains, rappelle l’expert de l’Anses.

Si l’Anses compte affiner son évaluation des 32 pesticides jugés prioritaires, l’Ineris souhaite croiser les données obtenues avec celles des ventes de pesticides, ainsi qu’avec les mesures effectuées dans l’eau. Autre piste de travail, mieux évaluer les contributions des divers compartiments (alimentation, air ambiant, air intérieur), afin d’évaluer leur contribution respective à l’exposition totale de la population aux pesticides.

Un pas décisif vers la surveillance nationale

Quelles retombées ces travaux auront-ils pour la surveillance de la qualité de l’air en France ? Pour l’Anses, il s’agira désormais de déterminer, parmi les 32 substances prioritaires, lesquelles devront faire l’objet d’une surveillance nationale pérenne, au même titre que les polluants de l’air réglementés. Ce qui viendrait enrichir les missions des Aasqa, qui militent pour cette surveillance pérenne des pesticides: «il faudra regarder les coûts, le potentiel impact sanitaire, afin de définir de quelle nature sera la surveillance nationale des pesticides», explique Charlotte Lepitre, responsable projets et partenariats chez Atmo France, contactée par le JDLE.

S’exprimant jeudi 2 juillet devant le Conseil national de l’air (CNA), où ont été présentés les résultats de cette campagne, la ministre de la transition écologique, Elisabeth Borne, s’est engagée à intégrer les pesticides dans les missions de surveillance des Aasqa. Ces résultats «doivent permettre de définir les modalités de surveillance des pesticides dans l’air ambiant dans les prochains mois», indique le ministère dans un communiqué.

Les Aasqa repêchées du gouffre financier. En juin, Atmo France tirait la sonnette d’alarme sur la situation financière difficile dans laquelle la crise sanitaire et le confinement ont plongé les Aasqa. En cause, une baisse de la taxe générale sur les activités polluantes air (TGAP air), qui contribue à 40% au financement de ces associations. Ce qui a occasionné un manque à gagner de 4 millions d’euros, ramené à 3 millions d’euros grâce aux mesures de chômage partiel. Face à cette situation délicate, Elisabeth Borne a annoncé, jeudi 2 juillet devant le CNA, une «subvention exceptionnelle» de 2,8 millions d’euros.


[i] Anses: Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail. Ineris: Institut national de l’environnement industriel et des risques.