Pesticides dans l’air: de nombreux CMR et perturbateurs endocriniens

Le 18 février 2020 par Romain Loury
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Une dérive qui va très loin
Une dérive qui va très loin
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Les pesticides CMR (cancérogènes, mutagènes, reprotoxiques) et perturbateurs endocriniens sont présents dans notre alimentation, mais aussi dans l’air que nous respirons. Dans une étude publiée mardi 18 février, l’association Générations futures décrypte la composition de ces cocktails aériens.

 

Mi-décembre 2019, Atmo France, fédération des associations agréées pour la surveillance de la qualité de l’air (Aasqa), rendait publique sa base de données PhytAtmo, regroupant l’ensemble des mesures de pesticides dans l’air réalisées entre 2002 et 2017 dans diverses régions. En tout, 321 substances actives ont été mesurées lors de 6.837 prélèvements sur 176 sites, à des concentrations de l’ordre du nanogramme par litre d’air.

L’association Générations futures en a livré son analyse mardi 18 février. Intitulée EXPPERT 11, cette étude a consisté à déterminer, substance par substance, lesquelles sont classées CMR, lesquelles sont perturbateurs endocriniens. Pour cela, deux analyses ont été menées: l’une sur la seule année 2017 (données récentes, mais seulement six régions), l’autre sur l’ensemble de la période (données plus anciennes, mais meilleure couverture nationale).

Près de 80% de substances CMR et/ou PE

Dans celle portant sur l’année 2017, 52 substances ont été retrouvées dans l’air. Parmi elles, 28,84% étaient des CMR et 61,53% des perturbateurs endocriniens, pour un total de 76,92% substances classées CMR et/ou perturbateur endocrinien. Lors de l’analyse sur la période 2002-2017, 33,65% des 104 substances retrouvées étaient des CMR, 66,34% des perturbateurs endocriniens, et 75,96% étaient l’un et/ou l’autre.

Par ailleurs, 28,54% des substances lors de la première analyse, et 45,19% lors de la seconde, ne sont plus autorisées en 2020. Certaines l’étaient peut-être lors du prélèvement, mais d’autres étaient déjà interdites. Par exemple le lindane, pesticide organochloré interdit en 1998, retrouvé 159 fois en 2017 sur un total de 1.633 analyses. Peu dégradable, cette substance demeure dans les sols agricoles, d’où elle est libérée dans l’air à l’occasion de sécheresses ou lors d’un «travail un peu trop profond du sol», expliquait en janvier Atmo France au JDLE.

L’air, compartiment peu exploré

Face à ces résultats, qui révèlent l’omniprésence des pesticides au-delà de l’eau et de l’alimentation, il demeure difficile de mesurer l’ampleur du risque sanitaire. «Avec l’air, nous en sommes à la préhistoire, avec un grand retard par rapport à d’autres voies d’exposition. Et si on ne connaît pas l’exposition, on ne peut pas déterminer le risque», explique au JDLE le directeur de Générations futures, François Veillerette.

Contrairement à l’alimentation et à l’eau, il n’existe aucune norme quant à la présence de pesticides dans l’air. Les Aasqa, qui ont effectué ces mesures de leur propre initiative, demandant d’ailleurs des financements pérennes pour poursuivre leurs mesures. Selon François Veillerette, cela permettrait de «suivre l’exposition de la population dans le temps, il faut des données récentes pour faire de l’épidémiologie».

La revendication d’Atmo France est suspendue aux résultats de la campagne de mesures qu’elle a lancée en juin 2018 avec l’Anses et l’Ineris[i], et dont les résultats, en cours d’analyse, devraient être publiés en septembre 2020. Cette étude «permettra de définir les modalités d’une stratégie pérenne nationale de surveillance des résidus de pesticides dans l’air ambiant», indiquait l’Anses lors de son lancement.

Distance d’épandage: recours en vue

Pour François Veillerette, le sujet des pesticides dans l’air est particulièrement aigu chez les riverains d’exploitations agricoles[ii], également exposés par contamination de leur jardin, des poussières dans leur habitat, etc. Générations futures s’apprête d’ailleurs à déposer, mardi 25 février, un recours devant le Conseil d’Etat contre l’arrêté du 27 décembre 2019 fixant une zone de non-traitement (ZNT) à proximité des habitations, jugée largement insuffisante.

Vendredi 14 février, le Conseil d’Etat a rejeté une demande de suspension en urgence déposée par le collectif des maires antipesticides, épaulé par Agir pour l’environnement et le Comité de recherche et d’information indépendant du génie génétique (Criigen). Le recours de Générations futures portera quant à lui sur le fond, ce qui permet de «faire valoir beaucoup d’arguments», estime François Veillerette.



[i] Anses: Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail. Ineris: Institut national de l’environnement industriel et des risques.

[ii] Les riverains d’exploitations agricoles font actuellement l’objet d’une étude spécifique, PESTIRIV, menée sous l’égide de l’Anses et de Santé publique France. Elle a trait à l’imprégnation des riverains par les pesticides, avec un volet sur la présence dans l’air et dans les poussières des logements.