Perturbateurs endocriniens: une stratégie nationale au milieu du gué

Le 02 février 2018 par Romain Loury
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Un coût sanitaire de 150 milliards d'euros/an dans l'UE
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Lancée en 2014, la stratégie nationale sur les perturbateurs endocriniens (SNPE) est «pertinente et opportune», mais est loin d’avoir tenu toutes ses promesses, selon un rapport publié vendredi 2 février.

Après un rapport publié le 19 janvier sur les pesticides, au tour des perturbateurs endocriniens (PE). Ou plutôt de la stratégie nationale lancée par la France en avril 2014, suite à un engagement de la Conférence environnementale de septembre 2012. Dans son rapport publié vendredi 2 janvier, l’Igas, le CGAAER et le CGEDD[i] lui accordent plusieurs mérites, ne serait-ce que par son originalité en Europe, seuls deux autres pays (Danemark et Suède) ayant opté pour une même démarche.

Une recherche peu financée

Toutefois, les experts estiment qu’il lui manque encore beaucoup pour porter tous ses fruits, notamment du point de vue de la recherche. En grande partie du fait que les PE n’ont pas trouvé leur place dans la stratégie nationale de la recherche (SNR) de mars 2015, qui ne cible aucune action spécifique à leur égard.

Autre écueil, le manque de financements des projets de recherche, qui seraient même en baisse depuis la publication de la SNPE! Entre 2005 et 2013, l’Agence nationale de la recherche (ANR) a ainsi financé 40 projets de recherche sur les PE (17,2 millions d’euros), mais seulement six entre 2014 et 2016 (2,17 millions d’euros). En 2017, elle n’a même retenu aucun projet relatif aux PE.

Quant au programme national de recherche sur les PE (PNRPE), lancé en 2005, son dernier appel à projets (le quatrième) remonte à 2013. Depuis, et malgré l’arrivée de la SNPE, aucun nouvel appel n’a été lancé, faute de financements. Et ce bien qu’il ait «contribué à développer et animer une communauté scientifique qui a permis d’obtenir de nombreux résultat», ainsi «fragilisée» par les incertitudes financières,  notent les rapporteurs.

Une surveillance hétéroclite

Autre volet de la SNPE, la surveillance sanitaire et environnementale s’avère très hétérogène selon les compartiments. C’est, en toute logique, sur le suivi des populations qu’elle est le plus avancé, avec de nombreuses cohortes où l’aspect PE est bien pris en compte (Elfe, Esteban, Constances, Pelagie, Eden, etc.). Pour l’environnement, les milieux aquatiques s’en tirent le mieux, du fait de la directive-cadre sur l’eau, qui oblige au suivi de substances (dont certaines ayant un effet PE), ou encore grâce aux plans micropolluants.

Côté air intérieur, trois campagnes ont mesuré depuis 2014 la présence de certaines classes de PE (phtalates, polybromés). Les efforts sont en revanche balbutiants sur l’air extérieur: en octobre 2017, l’Anses[ii] a posé les bases d’un dispositif national de surveillance des pesticides dans l’air ambiant, édictant une liste de 90 substances prioritaires. Quant aux sols, c’est le néant: hormis quelques données de la littérature scientifique sur la contamination par le bisphénol A et les phtalates, «aucune campagne de surveillance des sols ne semble avoir été menée en France».

La faune délaissée

Tout aussi frappant, le peu d’efforts engagés sur la faune, pourtant à l’origine de la découverte des effets toxiques des PE, et malgré les nombreux effets connus (féminisation des poissons, malformations de l’appareil génital des cervidés, disparition des batraciens, etc.). En cause, le manque d’une «culture de la chimie» dans la communauté scientifique de l’écologie terrestre, constate le rapport, qui fait état d’une réflexion «très préliminaire», entre l’AFB et l’ONCFS[iii], sur l’imprégnation des oiseaux par les pesticides en zone humide.

Même disparités sur l’évaluation de la dangerosité des substances: les rapporteurs y adressent un satisfecit à l’Anses, qui respecte l’objectif fixé par la SNPE d’évaluer cinq substance par an, mais un avertissement à l’ANSM[iv], qui peine à en faire autant avec trois. En attente depuis 2016, deux rapports sur le BBP (phtalate de butyle et de benzyle) et le triclosan devraient être remis «au plus tard au premier semestre 2018».

Un rôle pionnier en Europe

Au-delà de la France, une grande partie des difficultés à se débarrasser de ces substances tient aux «carences» de la Commission européenne, observe le rapport. Avec près de quatre ans de retard celle-ci a soumis en juin 2016 sa proposition de critères de définition des PE, adoptés en novembre 2017 pour les biocides mais toujours en suspens pour les pesticides.

La France fait figure de pionnière au niveau européen, et ce à divers niveaux : par son refus de critères de définition trop souples (une volonté qui «n’a pas encore totalement abouti»), en interdisant le bisphénol A dans les contenants alimentaires, en obtenant son interdiction européenne dans les papiers thermiques. Pourtant, elle traîne sur la substitution: le SNPE prévoyait un accompagnement des industriels, qui ne s’est toujours pas concrétisé.

Autre volet de la SNPE, la communication et l’information demeurent très insuffisantes face à une population toujours plus inquiète des effets des PE. Quant à la formation continue des professionnels de santé, elle est en net essor, signe d’une demande des soignants, mais ne représentait en 2016 que 0,2% des dépenses totales consacrées au développement professionnel continu (DPC) des médecins libéraux.

Un encadrement à parfaire

La SNPE pâtit, selon les rapporteurs, d’une «insuffisante mobilisation interministérielle»: «si le ministère en charge de l’environnement a joué un rôle leader, avec une contribution de celui en charge de la santé, les autres ministères se sont montrés peu actifs», notent-ils. Probablement lui a-t-il manqué d’être appuyée par «un plan d’action comprenant des mesures concrètes, avec des objectifs précis à atteindre, des opérateurs désignés et des moyens bien identifiés».

Les rapporteurs appellent l’Etat à aller plus loin, en mettant en place la future SNPE2 sous un vrai pilotage interministériel, en la dotant d’un plan d’action, et en coordonnant l’action des agences sanitaires via le comité d’animation du système d’agences (Casa, institué en novembre 2017 et présidé par le directeur général de la santé). Ils proposent aussi de mettre en place un centre national de référence (CNR) sur les perturbateurs endocriniens, selon le modèle en vigueur pour diverses maladies infectieuses.



[i] Igas: inspection générale des affaires sociales; CGAAER: conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux; CGEDD: conseil général de l’environnement et du développement durable

[ii] Anses: Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail

[iii] AFB: Agence française pour la biodiversité; ONCFS: Office national de la chasse et de la faune sauvage

[iv] ANSM: Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé

 



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