Perturbateurs endocriniens: rendre la menace plus visible

Le 10 mars 2015 par Romain Loury
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"L'héritage de notre fascination aveugle" pour la chimie
"L'héritage de notre fascination aveugle" pour la chimie
Buchet-Chastel

Cancer, malformations génitales chez les garçons, puberté avancée chez les filles, baisse de fertilité, diabète, obésité, autisme… les perturbateurs endocriniens constituent un défi sanitaire colossal. Dans son livre Perturbateurs endocriniens: la menace invisible [1], la journaliste Marine Jobert révèle son ampleur, et lance des pistes pour le résoudre, collectivement et individuellement.

 

JDLE - Outre un état des lieux complet, votre livre dresse, dans son dernier chapitre, une liste de produits à éviter, de gestes à effectuer au quotidien, afin de s’en protéger. Face à l’omniprésence de ces substances, est-ce encore possible?

Marine Jobert - Tout l’objet de ce livre est de rendre accessible au plus grand nombre des informations sur leur santé, dont le public est très peu au courant. Car le problème des perturbateurs endocriniens est invisible, le débat public quasi-inaudible. Pourtant, il s’agit d’un véritable empoisonnement de la société. Ces gestes ne sont pas inutiles, mais ils sont insuffisants, très clairement, face au niveau de présence de ces substances dans notre environnement.

Pourtant, l’Institut de veille sanitaire (InVS) a révélé fin 2014 une baisse de la concentration sanguine en bisphénol A chez les femmes enceintes [elle été divisée par 3 entre 2000 et 2011, ndlr]. Ce qui montre que, quand on se donne les moyens de baisser l’exposition, cela a des effets. Le fait pour les politiciens et les industriels de voir le public rejeter des produits à cause de leur toxicité peut avoir un effet sur leurs décisions. Même si c’est un processus affreusement lent: au-delà du BPA, on estime actuellement qu’il y a plus de 900 substances ayant un effet perturbateur endocrinien sur le marché, personne ne peut prétendre se prémunir contre elles.

JDLE - Face aux dégâts sanitaires, comment expliquer que le débat soit aussi peu développé? A l’inverse, le public est très au fait du sujet amiante, certes un problème majeur de santé publique, mais qui ne concerne qu’une partie de la population.

Marine Jobert - C’est une science qui est jeune. C’est seulement en 1991 que Theo Colborn et d’autres chercheurs ont commencé à comprendre les impacts des perturbateurs endocriniens, d’abord sur la faune, lors de la conférence de Wingspread. Quant à l’amiante, on connaissait sa toxicité dès le début du XXème siècle. Les perturbateurs endocriniens sont les filles d’une cavalcade chimique plus vaste. Elles sont l’héritage de notre fascination aveugle pour la chimie au siècle dernier, époque où l’on ne se posait pas la question de leur toxicité.

Outre l’amiante, il y a des précédents d’accidents survenus avec des molécules chimiques, par exemple avec l’agent orange et la thalidomide, qui engendraient des difformités chez les enfants. Ce n’est pas le cas pour les perturbateurs endocriniens, dont l’effet est moins visible [le médicament Distilbene, désormais perturbateur endocrinien avéré, a cependant été retiré du marché dans les années 1970]. Après tout, qui va faire le lien entre l’exposition à ces substances et une cryptorchidie chez leur petit garçon? Les gens sont seuls dans leur coin. Par le fait qu’il est difficile d’apporter la preuve d’un lien de causalité, les perturbateurs endocriniens constituent un crime parfait.

JDLE - L’interdiction du bisphénol A dans les contenants alimentaires constitue une belle avancée, mais n’a-t-on pas trop focalisé sur cet agent, au détriment des autres substances?

Marine Jobert - C’est déjà bien que le public en connaisse un! Cela a permis de propager le concept, c’est donc une bonne chose en soi, mais après il n’y a rien du tout. Quant aux biberons, par lesquels l’interdiction a commencé, c’est très bien de protéger les bébés, mais protéger les fœtus des femmes enceintes c’est encore mieux. De plus, je mets quiconque au défi de m’apporter la preuve d’un changement dans le commerce [depuis l’interdiction du BPA dans les contenants alimentaires, effective depuis janvier].

Dans l’Union européenne, on entend souvent le discours qui consiste à dire qu’il y a le règlement REACH depuis 2007, et qu’on est protégés. Alors que 100.000 molécules étaient initialement prévues, l’industrie a réussi à faire baisser le chiffre à 30.000, en fonction du tonnage. En 2013, seules 200 et quelques avaient été évaluées. REACH est censé être un garde-fou, c’est en réalité un cache-misère de notre inaction face à l’industrie, qui commercialise ses produits au mieux en toute ignorance, au pire en connaissance de cause mais dans l’indifférence générale.

Prenons l’exemple du triclosan: présent dans des centaines de produits d’hygiène corporelle, cet antibactérien est toujours autorisé alors qu’il s’agit d’un perturbateur endocrinien avéré. Il y a énormément de données scientifiques à son sujet, mais les politiques, les industriels et les agences sanitaires sont dans le déni, et rien n’est fait pour le retirer des produits.

JDLE - La Commission européenne, qui a plus d’un an de retard dans la publication des critères de définition des perturbateurs endocriniens, prévoit une étude d’impact économique de leur retrait -souvent perçue comme un contre-feu de l’industrie. Or plusieurs travaux révèlent le coût sanitaire exorbitant des perturbateurs endocriniens: les derniers en date, publiés la semaine dernière, évoquent un coût annuel de 157 milliards d’euros pour l’UE. N’y a-t-il pas un risque de réduire ce problème à une bataille de chiffres, alors que les effets sanitaires sont suffisamment évocateurs?

Marine Jobert - Au lieu de n’aborder le sujet que par ses conséquences sanitaires, la Commission a montré, en acceptant de faire cette évaluation d’impact économique sur la filière, quelle était son échelle de priorités: d’abord le business, ensuite la santé. Les experts qui ont mené l’étude de la semaine dernière l’ont justement fait pour apporter un contrepoids à l’industrie. C’est peut-être mettre le doigt dans l’engrenage, mais si la Commission européenne ne comprend que l’argent, alors il faut lui parler argent. Ainsi, il ne sera plus possible de hiérarchiser les choses.

Sous le feu des questions des eurodéputés, le nouveau commissaire européen à la santé, Vytenis Andriukaitis, a justifié, lundi 9 mars, la nécessité d’une étude d’évaluation de l’impact économique «sur ce sujet très complexe». Assurant le parlement européen qu’il prendrait des «décisions transparentes et bien informées», il a annoncé, sans fixer de date, une conférence publique afin de faire le point sur les 27.000 contributions reçues lors de la consultation sur la feuille de route publiée en juin 2014. Nul doute que les négociations UE/USA sur le partenariat transatlantique de commerce et d’investissement (TTIP/TAFTA) ne vont pas simplifier le processus.

JDLE - Dans de nouveaux travaux publiés la semaine dernière, des chercheurs suédois rappellent l’existence d’une communauté indienne dans les Andes argentines, qui s’est adaptée génétiquement à un environnement saturé d’arsenic. Alors que votre livre pose «la question de la perpétuation de notre espèce», peut-on au contraire imaginer que les perturbateurs endocriniens engendrent le même processus: celui d’une évolution de l’homme par la loi de la sélection naturelle, d’une adaptation génétique à la longue?

Marine Jobert - Le mal est beaucoup plus profond en ce qui concerne les perturbateurs endocriniens. Il existe une diversité d’expositions à de multiples substances, alors que l’arsenic n’en est qu’une seule. Contrairement à l’arsenic, ils ne sont pas toxiques en soi, ce sont les mécanismes hormonaux qu’ils induisent qui sont toxiques. La perturbation endocrinienne adopte de nombreuses formes: certaines substances imitent l’action d’une hormone, d’autres empêchent son action, d’autres encore bloquent leur production ou celle de leurs récepteurs. Il n’y a donc pas de comparaison possible entre les deux situations.

[1] Coécrit avec François Veillerette, porte-parole de Générations futures, il sera publié jeudi 12 mars par les éditions Buchet/Chastel.



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