Perturbateurs endocriniens: les scientifiques s’impatientent

Le 26 avril 2016 par Romain Loury
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Les critères de définition connus avant l'été?
Les critères de définition connus avant l'été?

La notion de «puissance», souhaitée par l’industrie, n’est pas adaptée à l’évaluation des perturbateurs endocriniens, estiment sept experts toxicologues dans la revue Environmental Health Perspectives. Ils y déplorent le retard pris par la Commission dans la publication des critères de définition, qui n’est pas affaire de consensus scientifique.

Attendus pour mi-décembre 2013, les critères de définition des perturbateurs endocriniens sont prévus par deux règlements européens, l’un de 2009 sur les biocides, l’autre de 2012 sur les produits phytopharmaceutiques. Ceux-ci stipulent qu’aucun biocide ou pesticide ayant une activité de perturbateur endocrinien ne pourra être mis sur le marché, à moins que l’exposition soit négligeable.

Si la publication de ces critères a pris autant de retard, c’est parce que le sujet fait l’objet d’un puissant tir de barrage de l’industrie. Celle-ci a contre-attaqué en inspirant à Bruxelles une étude d’impact, notamment économique, avant toute publication des critères. Attaquée par la Suède –soutenue par d’autres pays dont la France-, la Commission a été condamnée mi-décembre 2015 par la Cour de justice de l’UE pour ce retard.

Quels critères?

Début février, le commissaire européen à la santé, Vytenis Andriukaitis, assurait qu’il se conformerait à ce jugement, promettant une publication des critères avant l’été sans attendre les résultats de l’étude d’impact. Reste à savoir sur quelles bases reposeront ces critères: en juin 2014, la Commission européenne proposait une feuille de route avec quatre options.

Sans même évoquer la première, celle du statu quo, sept toxicologues de renom, dont le Britannique Andreas Kortenkamp –auteur en 2012 du fameux «rapport Kortenkamp» sur les perturbateurs endocriniens- et le Français Rémy Slama, ont disséqué ces options, accordant une nette préférence à la troisième d’entre elles, dans un article publié par Environmental Health Perspectives.

Net avantage à la n°3

Comme les options 2 et 4, la n°3 reprend la définition fournie en 2002 par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et le Programme international sur la sécurité des substances chimiques (IPCS): un perturbateur endocrinien est «une substance ou un mélange exogène qui modifie la/les fonction(s) du système endocrinien et qui, en conséquence, a des effets nocifs sur la santé d’un organisme intact ou de sa descendance, des populations ou des sous-groupes de population».

Un début de frétillement à Bruxelles ? Pour la première fois en vertu du règlement de 2009 sur les pesticides, la direction générale de la santé de la Commission a décidé, mi-avril, de ne pas renouveler l’autorisation de mise sur le marché de deux herbicides, l’amitrole et l’isoproturon, deux perturbateurs endocriniens. Interrogée par le Guardian, la Commission a reconnu l’existence d’un risque perturbateur endocrinien, soulevé par l’autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa), mais a indiqué que sa décision reposait sur l’existence d’autres éléments de risque.

La particularité de l’option 3, par rapport à l’option 2, est de prévoir, comme pour les substances cancérigènes et reprotoxiques, trois niveaux: les perturbateurs endocriniens avérés, les perturbateurs endocriniens suspectés et les substances endocrinologiquement actives –sans certitude quant à l’existence d’effets nocifs.

La puissance, notion perverse

Privilégiée par l’industrie, l’option 4 fait appel à la notion de «puissance» -«potency» en anglais. Or non seulement ce concept s’avère très difficile à manier pour des substances dont les effets ne sont pas linéaires (non monotoniques), mais il pourrait trahir l’esprit des deux règlements: il affaiblirait l’idée d’une évaluation basée sur le danger («hazard» en anglais), pour revenir à une évaluation plus classique reposant sur le risque («risk»), inadaptée aux perturbateurs endocriniens.

Quant à l’étude d’impact menée par la Commission, elle en prend pour son grade: «des critères scientifiques doivent reposer sur une base scientifique. La définition scientifique d’une famille de composés ne peut résulter de l’évaluation de leur impact (…) les carcinogènes ont été définis avant que l’on ait une idée très claire de leur nombre, et indépendamment de leur impact», jugent les chercheurs, qui y voient «un dangereux précédent pour la santé publique et la science en général».

Selon les auteurs, il n’y a aucune justification, sanitaire ou scientifique, au retard pris par la Commission européenne dans la publication des critères. «Son explication la plus plausible n’est pas un manqué de consensus scientifique: nous craignons plutôt qu’il s’agisse de retarder la pleine application des deux règlements européens sur les pesticides et les biocides», concluent-ils.



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