Perturbateurs endocriniens: les affres de la substitution

Le 22 janvier 2016 par Romain Loury
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Comme un air de famille
Comme un air de famille

Si le bisphénol A a théoriquement disparu de nos contenants alimentaires en janvier 2015, ses substituts, pour la plupart d’autres bisphénols, ne sont pas plus recommandables d’un point de vue sanitaire. Aussi toxiques que leur malheureux cousin, mais bien moins étudiés, leur emploi n’est toujours pas régulé. De quoi remettre en cause tout le système d’évaluation.

Interdit dans les biberons européens en 2011, puis dans l’ensemble des contenants alimentaires en France depuis janvier 2015, le bisphénol A n’en finit plus de faire parler de lui. C’était d’ailleurs la star du 2ème colloque sur les perturbateurs endocriniens et leurs effets sur les écosystèmes et la santé humaine, organisé jeudi 21 et vendredi 22 janvier par l’Anses [1] à l’Institut Pasteur.

Si l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa) soutient mordicus qu’il ne pose aucun problème aux doses actuelles d’exposition, la toxicité du BPA ne fait guère de doute pour la plupart des scientifiques. Et ce aussi bien sur les systèmes reproductifs masculin et féminin, en termes d’obésité, de diabète, de cerveau et de développement neurologique, ou au niveau de la glande mammaire, pour n’en citer que quelques-uns.

Or le bisphénol A, retrouvé entre autres dans les bonbonnes en polycarbonate et dans les résines époxy (revêtements intérieurs des canettes et des boîtes de conserve), est «un produit magique, qui ne sera remplacé que par plusieurs substituts, dont des bisphénols», rappelle René Habert, du Laboratoire de développement des gonades (CEA, Inserm, université Paris-7).

Peu d’études sur les autres bisphénols

C’est là que le bât blesse: ces bisphénols, dont les bisphénols S, F, AF et le BADGE, sont bien moins évalués que le BPA. A titre d’exemple, la base de données bibliographique PubMed, placée sous l’égide des National Institutes of Health américains, livre 9.674 références bibliographiques pour une recherche «bisphénol A», contre seulement 165 pour «bisphénol F», 84 pour «bisphénol S» et 52 pour «bisphénol AF».

Pourtant, ces quelques études, pour la plupart menées in vitro et ex vivo, tendent à montrer que «les bisphénols de substitution ont un effet qui peut être égal, parfois un peu plus élevé que celui du BPA», observe René Habert, selon qui «tous les bisphénols substituts du BPA devraient régulés comme des perturbateurs endocriniens potentiels».

Mais voilà: comme seul le BPA est interdit, les fabricants de biberons peuvent vertueusement afficher sur leurs produits la mention «sans bisphénol A», alors que leurs produits sont en polyéthersulfone, à base de BPS.

«Nous sommes au début d’une histoire extrêmement importante: nous n’avions qu’une substance, réglementée, maintenant nous en avons 15 à la place, non-réglementés. Il faut que tous les bisphénols soient considérés comme des perturbateurs endocriniens potentiels», préconise René Habert.

La substitution plutôt que la suppression

La saga du BPA, comme le biologiste la surnomme, «a été un gaspillage d’énergie, mais elle a aussi été une bonne leçon pour l’avenir: il ne faut pas se limiter à la suppression d’un produit, il faut d’emblée savoir par quoi on va le remplacer» [1].

Mercredi 20 janvier, l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA) a mis en ligne un outil permettant d’obtenir des informations sur 120.000 substances chimiques présentes dans les produits du quotidien, rapporte le site EurActiv. Accessible à tous, le site livre notamment les informations sous forme d’«infocard», qui indique notamment dans quels type de produits une substance particulière est présente. Si l’initiative est saluée par les associations, elles regrettent que l’ECHA n’indique que les groupes de produits dans lesquels une substance est présente, et non dans quel produit en particulier: l’outil ne serait donc d’aucune aide pour faire ses courses au quotidien.

Selon René Habert, la priorité est de «cibler, comme avec le bisphénol A [au début], les contenants alimentaires destinés aux bébés. En l’absence de certitude quant aux substituts, soyons prudents: il faut tout simplement interdire tous les biberons en plastique, et n’autoriser que ceux en verre. Et ne pas penser qu’en termes de substituts, mais aussi en termes d’alternatives: d’autres contenants que les boîtes de conserve, par exemple les Tetrabrik, sont sans danger», ajoute René Habert.

Interrogé par le JDLE sur la question de la substitution, Gérard Lasfargues, directeur général adjoint en charge des questions scientifiques à l’Anses, estime lui aussi que «le BPS a des effets perturbateur endocrinien, et c’est un obstacle majeur. Le problème se pose aussi pour les phtalates et les polybromés: nous disposons de très peu d’information sur les substituts». «La question de la substitution doit se poser dès aujourd’hui: pour cela, il faut donner un coup d’accélérateur au niveau européen», ajoute-t-il.

Le boulet de la Commission européenne

C’est là un autre point de tension: la Commission européenne, qui devait publier ses critères de définition des perturbateurs endocriniens décembre 2013, n’a toujours rien fait. Au lieu de cela et, selon de nombreux observateurs, sous la forte influence de l’industrie, elle s’échine à lancer une étude d’impact économique, qui pourrait retarder la publication des critères jusqu’à au moins 2017.

Lassée d’attendre, la Suède, notamment soutenue par la France, a assigné la Commission devant la Cour de justice de l’Union européenne. Celle-ci a rendu son verdict mi-décembre 2015: Bruxelles a «manqué à ses obligations», mais n’a été condamnée qu’à payer les frais de justice de la Suède. Pourtant, rien ne la détournera de son chemin, celui de son étude d’impact, a-t-elle assuré dans un communiqué de réaction.

Pour Gérard Lasfargues, cette longue attente pose de vrais problèmes dans l’évaluation des produits : «l’Anses a livré un certain nombre de rapports et d’avis sur plusieurs substances, mais ils ne peuvent pas trouver d’aboutissement tant que les critères européens ne sont pas définis».

Interrogée jeudi par la presse, la ministre de l’écologie Ségolène Royal s’est dite prête à accentuer la pression sur la Commission, indiquant qu’elle avait écrit à la présidence néerlandaise de l’UE pour qu’elle «intègre ce sujet à ses priorités», et qu’elle avait saisi les commissaires européens en charge du dossier. «Parfois c’est un peu désespérant de voir que vos travaux ne sont pas pris en considération», a déclaré la ministre en ouverture du colloque.

[1] Tel est d’ailleurs l’objet de la proposition de loi «DETOX» du député écologiste Jean-Louis Roumégas, adoptée mi-janvier en première lecture à l’Assemblée nationale, et qui «vise à intégrer le principe de substitution au régime juridique des produits chimiques».



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