Pêche en Méditerranée: les pêcheurs vent debout contre le plan européen

Le 18 juin 2018 par Romain Loury
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Les chalutiers méditerranéens pourront-ils encore pêcher à faible profondeur en été ?
Les chalutiers méditerranéens pourront-ils encore pêcher à faible profondeur en été ?

 

Présentée en mars, la proposition européenne de plan de gestion de la pêche en Méditerranée occidentale prévoit des fermetures estivales de pêche côtière aux chaluts, pour mieux protéger les poissons juvéniles. Une mesure que le ministre de l’agriculture, Stéphane Travert, s’est engagé à renégocier, ainsi qu’il l’a déclaré lors des 9èmes Assises de la pêche et des produits de la mer, qui se sont achevé vendredi 15 juin à Sète (Hérault).

 

Les stocks méditerranéens de poisson se portent mal, 90% d’entre eux étant actuellement surexploités, selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). Afin d’éviter le pire, la Commission européenne a publié, en mars, une proposition de plan pluriannuel régional pour les espèces démersales en Méditerranée occidentale, le quatrième au niveau européen après la mer du Nord, la Baltique et l’Adriatique.

Le plan proposé ne porte que sur les six espèces les plus importantes d’un point de vue commercial: merlu, rouget de vase, crevette rose du large, langoustine, crevette rouge et gambon rouge. Au lieu d’une approche par totaux admissibles de captures (TAC) et quotas nationaux, il opte pour un «effort de pêche admissible» par type de flotte et par Etat. Celui-ci serait fixé chaque année –avec une réduction forte dès la première année de mise en place du plan-, avec possibilité de mettre en place des TAC en cas de non-atteinte des objectifs.

Vaste restriction spatiotemporelle

Mais sa mesure la plus forte, et la plus controversée, consiste en une restriction pour les chalutiers d’opérer dans les fonds marins au sein d’une zone s’étendant jusqu’à l’isobathe 100 mètres, entre le 1er mai et le 31 juillet. Cette zone côtière serait réservée aux engins les plus sélectifs. «Cela permettra de protéger les zones de reproduction et les habitats sensibles, et de renforcer la durabilité sociale de la pêche artisanale», indique la Commission.

Sans surprise, la mesure, tout comme la proposition européenne en général, s’attire les foudres de la profession, comme l’a constaté le JDLE lors des 9èmes Assises de la pêche et des produits de la mer, qui se sont achevé vendredi 15 juin à Sète (Hérault).

«La profession ne peut plus rien donner. S’il n’y a plus de chalutiers, il n’y a plus de criée, et tout s’effondre», a jugé le président du Comité national des pêches maritimes et des élevages marins (CNPMEM), Gérard Romiti, selon qui l’état des stocks est avant tout «un problème de pollution» plus que de surpêche.

Une mesure «disproportionnée» pour Travert

Le message a été reçu par le ministre de l’agriculture, Stéphane Travert: lors de son discours d’ouverture des Assises jeudi 14 juin, il a déclaré vouloir «davantage de progressivité dans les efforts» et «une meilleure intégration des contraintes socio-économiques».

Quant à l’interdiction saisonnière du chalutage en-dessous de l’isobathe 100 mètres, Stéphane Travert s’y montre fermement opposé, demandant «un recadrage de mesures disproportionnées telle la fermeture de larges zones de pêche durant la pleine saison touristique, génératrice d’effets report dangereux».

«Sans attendre, nous avons su avec l’Espagne, dès cette année, prendre les devants pour protéger juvéniles et reproducteurs de merlu et de rouget dans le golfe du Lion, en imposant, notamment, des fermetures spatio-temporelles», ajoute Stéphane Travert.

L’Espagne pas favorable non plus

La proposition bruxelloise, actuellement au stade du trilogue (Conseil des ministres de l’UE, Parlement européen et Commission), aura probablement du mal à passer en l’état, d’autant que l’Espagne serait aussi défavorable à la fermeture de la zone en-dessous de 100 mètres de profondeur. Quant à l’Italie, elle est peu concernée par cette question de profondeur, qui touche principalement le golfe du Lion.

Interrogé par le JDLE, le directeur des pêches maritimes et de l’aquaculture (DPMA) au ministère, Frédéric Gueudar-Delahaye, juge que «c’est une très grande zone: pendant ces trois mois-là, il va bien falloir que les chalutiers fassent quelque chose, ils vont devoir se reporter ailleurs, faire des distances plus grandes, ce qui aura des coûts. C’est une approche trop globalisante (…) On peut très bien imaginer des mesures différentes dans l’objectif de protéger les juvéniles, mais qui demeurent compatibles avec l’activité».

La «spécificité méditerranéenne» comme alibi

«Ce serait une mesure totalement dramatique pour les acteurs de cette pêche : il faut essayer de faire passer [à Bruxelles] des mesures alternatives», ajoute Frédéric Gueudar-Delahaye, qui juge «important de faire comprendre les spécificités de la Méditerranée». Une «spécificité méditerranéenne qui a souvent servi d’excuse pour ne pas prendre les mesures» qui s’imposent, rétorque Nicolas Fournier, chargé de mission à l’association Oceana.

Selon ce dernier, «il faut prendre des mesures drastiques. Les fermetures spatiotemporelles [proposées par les Etats] seraient très localisées, elles n’auraient pas d’effet. Il faut une mesure phare pour siffler la fin de la récréation. Il ne s’agit pas forcément qu’elle soit permanente, mais par exemple d’une durée de cinq ans», le temps que les stocks reprennent leur souffle.

Dans un communiqué publié en marge des Assises, plusieurs associations, dont Oceana, ClientEarth et le WWF, estiment que la proposition européenne constitue «un premier pas dans la bonne direction pour contrer la surpêche en mer Méditerranée». A l’opposé de la position française, elles proposent même que la zone sous l’isobathe 100 mètres soit fermée aux chaluts «toute l’année».



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