Pascal Canfin: «nous n’avons fait que le quart du chemin sur la voie des 2°C»

Le 06 juillet 2015 par Valéry Laramée de Tannenberg
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Pascal Canfin: notre trajectoire nous mène à un réchauffement de plus de 3°C.
Pascal Canfin: notre trajectoire nous mène à un réchauffement de plus de 3°C.
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Conseiller du World Resources Institute, l’un des plus influents think tank sur les questions environnementales, l’ancien ministre du développement fait le point sur l’avancée des négociations climatiques. Des tractations qui ne concernent pas que les Etats.

Quelle est votre appréciation des engagements pris par les gouvernements sub-nationaux, la semaine passée, à Lyon ?

On a souvent tendance à comparer la COP 21, qui s’annonce, au sommet climatique de Copenhague. Il y a une grande différence. En 2009, on n’évoquait qu’un accord international. Aujourd’hui, nous travaillons, bien sûr, à ce type d’accord, mais aussi à toute une série d’engagements, pris par les acteurs non gouvernementaux (entreprises, collectivités, syndicats). Et il faudra faire le bilan de la COP 21, à l’aune de tous ces engagements, et pas seulement ceux des Etats.

 

Pas facile d’agglomérer la contribution nationale d’un pays et l’engagement d’un assureur ou d’une région.

C’est vrai qu’on ne dispose pas de la grille de lecture nécessaire. On ne sait pas non plus comment prendre en compte les engagements des collectivités : est-ce une partie d’un engagement national ou cela l’améliore-t-il ?

 

Donc, lorsque le sénateur Ronan Dantec estime que le total des engagements pris à Lyon représente 1,5 gigatonne de CO2 d’ici à 2020. C’est du doigt mouillé ?

L’estimation en tonnes évitées n’est pas au « doigt mouillé ». En revanche il n’est pas possible de dire en quoi cela permet de revenir vers les 2 degrés puisqu’on ne sait pas si ces tonnes évitées sont additionnelles à celles liées aux engagements des Etats. Mais là n’est pas l’essentiel. Ce qui compte c’est la dynamique mise en œuvre par les acteurs non gouvernementaux. Je pense, en particulier, au monde de la finance privée. Les ministres des finances des pays du G20 ont saisi le conseil de stabilité financière (FSB) et lui ont demandé d’évaluer les impacts des conséquences des changements climatiques sur la stabilité financière. On ne peut plus imaginer que l’économie réelle, sortira indemne de quelques décennies de réchauffement. Le problème, c’est que pour le moment, le monde de la finance fait comme si c’était le cas, alors que notre trajectoire actuelle nous mène à réchauffement de plus de 3°C d’ici à la fin du siècle. Il y a donc urgence à modifier les règles d’appréciation du risque, notamment. C’est ce qui pourrait ressortir de la mission du FSB, qui rendra ses premières analyses en octobre.

 

Réduire les émissions de gaz à effet de serre et financer l’adaptation coûteront des milliers de milliards. Or, curieusement, les négociations se bloquent sur le financement du fonds vert climatique et la promesse des 100 milliards de dollars par an, à partir de 2020. Comment expliquer pareil paradoxe ?

Ce sont deux sujets différents. Les 100 milliards c’est un engagement politique du Nord vers le Sud. Montrer comment y parvenir est un élément clé à mes yeux pour un succès diplomatique à Paris. Le fait de changer des milliers de milliards d’investissements répond à une autre logique qui revient à verdir les investissements actuels réalisés partout dans le monde. A titre d’exemple, le monde investit 5.000 milliards de dollars (4.500 milliards €) dans la construction d’infrastructures chaque année. Mais elles ne sont «vertes» que pour 7 à 13%.

 

Financer la réduction des émissions, on sait faire. Peut-on en dire autant de l’adaptation ?
Non, alors que c’est la priorité de la plupart des pays les moins avancés (PMA) qui sont aussi les plus vulnérables au déréglement climatique. C’est la raison pour laquelle, il serait bon, qu’à Paris, les Etats s’accordent sur un paquet spécifique sur l’adaptation des PMA, financé par de l’argent public

 

Comment faire pour flécher l’argent de l’économie réelle vers l’économie verte ?

C’est la réflexion que nous avons menée avec Alain Grandjean, à la demande du président de la république. Dans notre rapport, nous faisons 4 grands types de propositions: donner un signal prix aux émissions de carbone, engager les banques de développement à financer l’économie «bas carbone», faire évoluer la réglementation financière et inciter au financement de «bonnes» infrastructures.

 

Un débat agite, en ce moment, des économistes du climat sur l’opportunité de créer un prix unique du carbone. Qu’en pensez-vous ?

Dans un monde parfait, qui serait celui du prix Nobel Jean Tirole, un prix unique du carbone a toute sa place, mais pas dans le monde réel. C’est pourquoi, nous proposons la constitution d’un club de pays volontaires — ceux qui taxent déjà les émissions de CO2 ou qui ont ouvert un marché de quotas d’émissions — ayant la volonté de faire converger les prix entre 15 et 20 dollars la tonne de CO2 (14-18 €), en 2020, et 60 à 80 $ (54-72 €), en 2030. Ce signal prix ne sera jamais intégré à un accord onusien, comme celui de Paris. Il doit être négocié à côté. Je constate d’ailleurs que la réforme du marché du carbone que mène l’Union européenne a pour objectif de faire remonter le prix du quota à 20 € vers 2020.

 

Autre négociation connexe : la réforme des banques de développement…

Effectivement, mais, là non plus nous ne partons pas de rien. Environ 20% des investissements de la Banque mondiale sont déjà pro-climat. Ce qui ne veut pas dire que les 80% autres sont anti-climat. Je pense aux projets d’éducation, par exemple. Mais clairement les banques de développement peuvent verdir davantage leurs projets. Par ailleurs coup sur coup, la Chine et les BRIC viennent de créer deux banques de développement, dotées d’environ 100 milliards de dollars. Problème: nul ne sait encore si elles financeront du charbon ou des énergies renouvelables. Ces décisions seront cruciales pour l’avenir.

 

À ce jour, 44 pays ont publié leurs engagements pour la COP 21. Quel premier bilan en tirez-vous ?

Il ne faut pas raisonner en nombre de pays, mais en pourcentage d’émissions couvertes. Certes, on ne trouve qu’une quarantaine d’INDC, mais avec l’Union européenne, la Chine, les Etats-Unis, la Corée, la Russie, le Canada, l’essentiel est là. Ne manque plus que l’Inde et le Brésil. On a parcouru, pour le moment, 25% du chemin nécessaire à la stabilisation du climat à 2°C. C’est ce que diront probablement les scientifiques qui se réuniront à Paris toute cette semaine. C’est le rôle de la France de faire pression sur ses partenaires pour qu’ils améliorent leurs engagements. Trois échéances doivent être surveillées de près: le conseil des ministres des finances européens du 14 juillet, à l’occasion duquel un accord sur la taxe sur les transactions financières pourrait être trouvé, le prochain sommet USA-Chine et le sommet des chefs d’Etat que l’ONU et la France ont convoqué fin septembre. Ce dernier est fondamental, car ce sont les chefs d’Etat et de gouvernements qui font les accords, pas leurs négociateurs techniques.

Il est peu probable que les pays revoient à la hausse leurs promesses.

L’Union européenne a pris l’engagement de réduire ses émissions de 40% «au moins» entre 1990 et 2030. Il faut profiter de cette flexibilité. Certains pays moteur, comme la France, le Royaume-Uni, les pays scandinaves, l’Allemagne et l’Italie pourraient décider d’aller au delà de l’objectif communautaire. Cela aurait un effet d’entrainement, dans et hors de l‘UE. Par ailleurs il faut aussi regarder les engagements qui ne sont pas dans les INDC. Ainsi la France est le premier pays au monde à avoir obligé les investisseurs qui gèrent notre épargne à mesurer leur empreinte carbone et leur contribution à la transition vers une économie 2 degrés. La Suède et les Pays-Bas réfléchissent à des dispositifs comparables. Ce type de mesure peut contribuer à aller au delà du chemin déjà parcouru. Il faut les multiplier d’ici la COP21.

 

 

 



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