Paris en fait-elle trop avec les ruches?

Le 19 décembre 2016 par Romain Loury
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Rucher sur la mairie du 4e arrondissement
Rucher sur la mairie du 4e arrondissement

Chez les spécialistes de la pollinisation, la question est ouvertement posée. Brandie comme un symbole de biodiversité par la Ville de Paris, la multiplication des ruches pourrait, du fait de ressources florales limitées, engendrer une baisse des rendements en miel, voire fragiliser les pollinisateurs sauvages.

Combien de ruches à Paris? Environ 700, selon la mairie. Du moins pour celles qui sont déclarées: interrogés par le JDLE, chercheurs et associatifs disent ignorer leur nombre exact, mais il pourrait dépasser le millier. L’implantation de ruches est fortement encouragée par la Ville de Paris, à l’origine d’un plan «ruches et pollinisateurs 2016-2020» lancé en juin.

Or un travail de thèse soutenu en septembre par Léa Lugassy, du Centre d’écologie et des sciences de la conservation (Cesco) à Paris[i], semble suggérer que la capitale pourrait déjà avoir atteint un point de saturation. Entre autres travaux, la jeune chercheuse a comparé la santé des colonies d’abeilles selon un gradient d’urbanisation en Ile-de-France.

Peut-être un tournant en 2015

Pour les deux premières années du suivi (2013, 2014), les résultats sont nets: la production de miel est plus importante en ville qu’à la campagne (+20% à +30% par ruche), et la mortalité y est jusqu’à moitié moindre. Plusieurs raisons pourraient expliquer ce net avantage: peu de pesticides en ville, température plus clémente du fait de l’effet îlot de chaleur urbain, conditions moins favorables pour les pathogènes, voire souches d’abeilles différentes.

Or en 2015, la tendance s’est brusquement inversée: les rendements sont désormais meilleurs à la campagne qu’à Paris, avec des moyennes respectives de 23 kg et 18 kg par ruche. Les chiffres de 2016 pourraient bien confirmer cette évolution. «Il y a un seuil de densité, peut-être déjà atteint à Paris, où les abeilles vont moins produire» en raison de ressources florales ayant atteint leurs limites, estime Léa Lugassy.

Cette question s’est déjà posée à Londres: dans une tribune publiée en août 2013 dans la revue The Biologist, deux chercheurs de l’université du Sussex jugeaient excessive la multiplication des ruches londoniennes, dont le nombre est passé de 1.677 en 2008 à 3.745 en 2013. Avec une densité de 10 ruches/km2, contre 1 ruche par km2 sur l’ensemble du Royaume-Uni, les rendements en miel sont en forte décroissance à Londres, signe que les abeilles domestiques y ont désormais du mal à se sustenter.

En compétition avec les pollinisateurs sauvages?

Pour Bernard Vaissière, chercheur dans l’équipe «Abeilles et environnement» d’Avignon[ii], la possibilité que Paris ait à son tour atteint un point de saturation en ruches est «tout à fait plausible». En cause, l’incitation de la municipalité: «cela me semble déraisonnable, car cela revient à considérer que la biodiversité ne repose que sur une seule espèce [Apis mellifera, ndlr]. Il n’y a pas de raison de multiplier les ruches à outrance pour que ces abeilles domestiques éliminent les autres espèces de pollinisateurs», considère-t-il.

Car au-delà des seules abeilles domestiques, leur multiplication pourrait menacer l’existence des pollinisateurs sauvages, dont des travaux menés à Lyon par Bernard Vaissière, dans le cadre du projet européen Urbanbees, ont révélé l’importante diversité urbaine. Ces insectes pourraient être incommodés par le trop-plein de ruches: on estime en effet qu’une colonie d’abeilles domestiques équivaut, en termes de ressources florales, à 100.000 abeilles sauvages, pompant 80 kg de pollen et 100 kg de nectar par an.

«La ville est un milieu fini et possède des ressources florales limitées», renchérit Thierry Duroselle, président de la Société centrale d’apiculture (SCA), association de formation à cette pratique, elle-même gestionnaire de plusieurs ruchers parisiens. Selon lui, «penser qu’un pollinisateur va faire tout le travail [de pollinisation] est illusoire: les abeilles domestiques ont des besoins très importants, elles vont se concentrer sur les ressources les plus profitables», au détriment des espèces sauvages, juge-t-il.

Pour l’Unaf, pas de compétition

Pour Dominique Céna, secrétaire général adjoint de l’Union nationale de l’apiculture française (Unaf), c’est là un faux problème. Paris dispose à son avis de ressources florales suffisantes, aussi bien pour les abeilles domestiques que sauvages. Et celles-ci ne s’intéressent pas aux mêmes fleurs, en fonction de la longueur de leur langue et de la longueur de la corolle florale. Le plan «Ruches et pollinisateurs», qui dit aussi s’adresser aux pollinisateurs sauvages, prévoit par ailleurs d’accroître les ressources en nectar et pollen par la végétalisation.

Fin novembre, l’Unaf a remis ses premiers labels «APIcité», décernés aux communes agissant pour la préservation des abeilles domestiques et des pollinisateurs sauvages. Les villes sont évaluées selon cinq critères (développement durable, gestion des espaces verts, biodiversité, apiculture et sensibilisation). Quatre communes ont été distinguées pour leur démarche «exemplaire», la plus poussée : Dijon, Paris, Tarbes et Montberon (Haute-Garonne).

«D’un point de vue écologique, les abeilles domestiques et les abeilles sauvages ne butinent pas complètement les mêmes fleurs, mais il y en a un certain nombre de communes», rétorque Bernard Vaissière. «On ne peut pas empêcher une certaine compétition entre espèces de pollinisateurs», juge le chercheur avignonnais.

Lui-même apiculteur de loisir disposant de ruches dans le Val-de-Marne et à Paris (près du quartier central de la Bastille), Dominique Céna, qui met en avant son expérience pour relativiser les travaux des chercheurs, estime que «cela ne va pas si mal que cela en ville». Si les rendements ont été aussi médiocres en 2015 et 2016, c’est, selon lui, avant tout le fait de mauvaises conditions climatiques au printemps.

 



[i] Muséum national d’histoire naturelle (MNHN), Centre national de la recherche scientifique (CNRS), université Pierre et Marie Curie (UPMC)

[ii] Institut national de la recherche agronomique (Inra)

 



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