EDF : inquiétudes pour le Grand carénage

Le 28 mai 2020 par Valéry Laramée de Tannenberg
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Bernard Doroszczuk auditionné par l'OPECST.
Bernard Doroszczuk auditionné par l'OPECST.
Sénat

Lors de la présentation de son rapport annuel, l'Autorité de sûreté nucléaire (ASN) a pointé une ingénierie d'EDF en surchauffe, un recul de la culture de sûreté et un bouleversement du calendrier de la maintenance et des visites décennales des plus anciens réacteurs. De quoi faire peser quelques doutes sur le bon déroulé du Grand carénage du plus grand parc électronucléaire du monde.

En matière de sûreté nucléaire, les années se suivent et ne se ressemblent pas. Mais parfois, des événements dissemblables produisent les mêmes effets. En 2016, l’affaire de l’acier trop carboné avait provoqué l’arrêt, pour contrôle, de plusieurs réacteurs d’EDF durant l’automne. Ce qui avait donné des sueurs froides à RTE pour assurer la sécurité d’approvisionnement en électricité pour l’hiver.

Pareille situation pourrait se reproduire ces deux prochains hivers, a indiqué, ce jeudi 28 mai, le président de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN). Présentant, comme il est de coutume, le rapport annuel de l’ASN, aux membres de l’office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST) Bernard Doroszczuk a pointé du doigt les effets inattendus de la crise sanitaire sur la gestion du parc nucléaire d’EDF.

décalage de calendrier

L’arrêt des opérations de maintenance et des travaux préparatoires aux visites décennales, pendant les mois de mars et d’avril, a bouleversé le calendrier de l’organisation du parc nucléaire d’EDF. Des travaux devront être décalés au second semestre. Ce qui réduira la disponibilité du parc. «La crise de la Covid-19 va engendrer une baisse de la production électronucléaire. Il y aura moins de réacteurs connectés au réseau durant l’hiver 2020-2021. Une situation qui pourrait se renouveler l’hiver suivant, voire au-delà», a résumé Bernard Doroszczuk. Réactifs, des militants CFDT demandent, sur Twitter, qui veut les 1.800 MW de puissance des centrales au charbon de Cordemais et du Havre ?

Plus sérieusement, pour accroître ses marges, l’énergéticien devra revoir ses calendriers, repousser des travaux, voire limiter le nombre de rechargements en combustible des réacteurs chargés de pastilles d’uranium fraiches. Le groupe présidé par Jean-Bernard Lévy a déjà indiqué qu’il limitera sa production nucléaire à 300 TWh cette année, soit 20 à 23% de moins que l’objectif initialement fixé. En 2021 et 2022, la production des centrales pourrait remonter à un niveau compris entre 330 et 360 TWh/an.

De l'atome au pétrole. Hasard du calendrier : c'est au moment où l'ASN publiait son rapport annuel que l'institut français du pétrole (et des énergies nouvelles !) accueillait son nouveau président. En la personne de Pierre-Franck Chevet, ancien président de ... l'ASN.

inquiétude sur l'ingénierie d'EDF

Ces perturbations auront des effets à moyen et long terme. Le président de l’ASN s’inquiète notamment de la sur-sollicitation des équipes d’ingénierie de l’électricien national, tant au niveau central que localement. «En 2019, EDF a réalisé la première quatrième visite décennale d’un de ses réacteurs, sur le site du Tricastin. EDF a mobilisé des moyens importants et cette visite décennale s’est déroulée de manière plutôt satisfaisante. L’ASN s’interroge sur la capacité d’EDF à mobiliser de tels moyens à l’avenir pour les autres réacteurs, en particulier quand plusieurs quatrièmes visites décennales auront lieu en parallèle», souligne le rapport. Si l’opérateur historique veut tenir le (long) calendrier de son Grand carénage, il devra sans doute lui affecter des moyens supplémentaires.

les tableaux électriques de Penly

D’une façon générale, l’exploitation et la maintenance des centrales nucléaires se sont déroulées, en 2019, «dans des conditions acceptables», a estimé le président de l’ASN. Même si le gendarme en chef du nucléaire français regrette un recul de la culture de sûreté, tant chez les exploitants que chez les voisins des centrales. «Le nombre d’événements significatifs de niveau 1 sur l’échelle internationale des événements nucléaires et radiologiques (INES) augmente régulièrement depuis plusieurs années. Il a ainsi augmenté de plus de 30% depuis 2017. Trois événements significatifs ont été classés au niveau 2 en 2019», détaille le rapport.

L’un de ces incidents a été provoqué, à Penly, par le remplacement, sur deux tableaux électriques devant être réparés séparément d’éléments défectueux. Ce manque de vigilance aurait pu avoir de fâcheuses conséquences. Hors les murs des centrales, l’ASN remarque aussi que seul un quart des Français éligibles au programme de distribution sont venus récupérer leur boîte de comprimés d’iode, à utiliser en cas de fuite de césium radioactif.

programme 2020 chargé

Les mois qui viennent seront particulièrement chargés pour les experts de l’ASN. Ces derniers devront peaufiner la position de l’Autorité sur l’allongement de la durée de vie des réacteurs de 900 MW. Est aussi attendu, pour la fin de l’année, le premier jet du prochain Plan national de gestion des matières et déchets radioactifs (PNGDMR).

Ce plan, dont le débat public s’est achevé en novembre dernier, devrait contenir quelques nouveautés: un allègement du principe du seuil de libération. Ce qui devrait notamment permettre à Orano de recycler les dizaines de milliers de tonnes de ferrailles de son ancienne usine d’enrichissement de combustible Eurodif. Bernard Doroszczuk a entrouvert la possibilité d’un nouveau type de traitement des déchets bitumés. Ce qui faciliter leur stockage dans le futur centre de stockage géologique Cigeo.