«Ondes, sciences et manigances»: l’industrie du téléphone mobile en accusation

Le 14 janvier 2014 par Marine Jobert
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L'affiche du film.
L'affiche du film.
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Quel rapport y a-t-il entre deux cas de cancer à l’école primaire Victor Hugo de Rexpoëde (Nord) en 2009 et une base militaire américaine implantée en Pologne après le 11 septembre 2001? Quel lien peut unir le projet Manhattan –qui aboutit à la production de la première bombe nucléaire outre-Atlantique pendant la Seconde guerre mondiale- et un comité de scientifiques experts rassemblés sous l’égide de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), 50 ans plus tard? Le documentaire «Ondes, sciences et manigances», réalisé par Jean Hêches et Nancy Guion de Méritens, tisse des liens entre les continents et à travers les décennies, qui convergent tous dans une même direction: l’atténuation, voire la négation, des effets sanitaires des ondes électromagnétiques par le dévoiement de la science à des intérêts privés.

 

L’enquête du duo débute à Breitenbach (Haut-Rhin), presque par hasard: une antenne-relais va être implantée en surplomb du village. Des habitants s’en inquiètent, s’informent, mobilisent; Jean Hêches en est. Mais le réalisateur veut comprendre: qui a fixé les normes en deçà desquelles nous serions indemnes de tout effet? En fonction de quels critères? Où en est la recherche aujourd’hui, alors que les cas de personnes se déclarant électrosensibles aux radiofréquences, qui errent comme des zombies à la recherche d’aires d’accueil, se multiplient? Comment se comportent les agences sanitaires face à la multiplication des études scientifiques, parfois contradictoire, qui déferlent en ordre dispersé?

 

Ses questions vont les entraîner très loin. Aux Etats-Unis d’abord, où il s’agit dès les années 1950 de protéger à toute force la réputation des radars utilisés par l’armée, et ce en dépit de plusieurs centaines d’études concluant à des effets sur la fertilité ou à des aberrations chromosomiques. «Les normes sanitaires actuelles viennent du paradigme de l’effet thermique des ondes, inventé par l’armée américaine, qui postule que les seuls effets se produisent quand les radiations sont tellement fortes qu’elle élèvent votre température de 1 degré Celsius», rappelle la journaliste suédoise, Mona Nilsson, qui enquête sur ce sujet depuis des années.

 

Après le 11 septembre 2001, les Etats-Unis vont lancer une offensive très subtile pour aboutir à l’harmonisation des seuils de radiofréquences admissibles dans quantité de pays stratégiques pour ses intérêts militaires. Car certains pays, en Europe de l’Est notamment, respectent des normes jusque 10 fois inférieures à celles en vigueur en France ou aux Etats-Unis. L’OMS sera le fer de lance de cette opération, grâce à Michael Repacholi, président de l’ICNIRP[1] (une émanation de l’IRPA, une organisation professionnelle internationale créée pour développer des moyens de protection contre les rayonnements ionisants et financée par l’industrie nucléaire, qui a œuvré dans le projet Manhattan). C’est lui qui va prendre la tête du projet CEM de l’OMS, lequel a pour ambition d’évaluer les effets sur la santé et sur l'environnement de l'exposition aux champs électriques et magnétiques (compris dans les fréquences de 0 à 300 GHz). Des scientifiques membres de l’ICNIRP, financés par l’argent des opérateurs, vont ainsi faire une entrée tout à fait officielle au cœur même de l’OMS. Et ils y règnent toujours, avec des conséquences visibles mais difficilement démontrables.

Comme lors du classement par le Centre international de recherche sur le cancer (Circ) -un organisme de l’OMS- de toutes les radiofréquences comme cancérigènes possibles (2b) en 2011. Trois semaines plus tard, l’OMS publiera un communiqué étonnant: «A ce jour, il n’a jamais été établi que le téléphone portable puisse être à l’origine d’un effet nocif pour la santé». Une assertion pas tout à fait fausse, mais pas complètement vraie non plus, que les opérateurs de téléphonie mobile pourront dupliqudf à foison sur leurs sites et leurs plaquettes, se prévalant ainsi de la caution de l’OMS. «Qui a rédigé ce communiqué?», demandera en vain Mona Nilsson.

 

Dans ce documentaire, on croise aussi des scientifiques dont la réputation va être mitraillée à la publication d’études dérangeantes pour les radiofréquences. «Ils utilisent des méthodes criminelles pour attaquer les données qu’ils n’aiment pas», explique l’un d’eux. Les preuves de dangerosité s’accumulent, et elles sont systématiquement niées, ce qui revient à en exiger encore et encore. «Si on exige d’avoir une connaissance parfaite des mécanismes d’action, on va à nouveau retarder le principe de précaution ou la prévention», déplore Annie Sasco, directrice de l’unité d’épidémiologie pour la prévention du cancer à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm).

 

Et quand des scientifiques tentent de répliquer ces études dérangeantes, celles-ci échouent sans coup férir et sans surprise, puisqu’elles sont l’œuvre de laboratoires en partie financés par des opérateurs de téléphonie, démontre le documentaire. Ces «scientifiques mercenaires», qui déploient leurs connaissances en vue de la défense d’un produit, s’inspirent de la stratégie mise en œuvre par l’industrie du tabac. Des tactiques également en vigueur dans l’industrie chimique ou agroalimentaire, ainsi que l’a mis en lumière la journaliste Stéphane Horel, au sein de l’agence européenne de sécurité des aliments (Efsa), dans les revues scientifiques ou au plus haut de la Commission européenne.

 

Business as usual? Restent les électrosensibles, comme Ulrika, cette Suédoise au regard lavé par trop de douleurs et de désespoir, à force de sentir son corps martelé d’aiguilles et secoué de spasmes. Elle déménage et rien n’y fait. «C’est une situation impossible pour une personne seule, même pour un couple. C’est pour ça que c’est terrible que la société nous abandonne», murmure son compagnon, ancien ingénieur de Motorola.

 



[1] International Commission of non-ionizing radiation protection.

 



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