"On ne fera pas la révolution agricole sans les agriculteurs"

Le 11 septembre 2018 par Marine Jobert
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Sortir des pesticides en accompagnant les agriculteurs.
Sortir des pesticides en accompagnant les agriculteurs.
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La commission spéciale du Parlement européen chargée d’enquêter sur les procédures d’autorisation des pesticides, notamment afin de faire la lumière sur celle du glyphosate, vient de terminer ses auditions. Eric Andrieu, son président, a livré ses premiers constats au Journal de l’environnement.

JDLE – La phase des auditions publiques est achevée. Quels sont les enseignements les plus saillants de ces semaines d’échanges autour des protocoles en vigueur pour l’homologation des molécules entrant dans la composition des pesticides?
Eric Andrieu –
Notre questionnement a été le suivant: qu’est-ce qui ne va pas dans le protocole mis en œuvre pour aboutir à l’homologation des pesticides aujourd’hui? Nous en avons donc repris toutes les étapes, du moment où l’industriel travaille à l’invention d’une molécule jusqu’à sa mise sur le marché. Les industriels ont été entendus, pour qu’ils nous décrivent leur travail quand survient un nuisible. Or là, nous avons constaté qu’au stade du travail de recherche, le souci qui anime les scientifiques, c’est l’efficacité. Or l’efficacité, c’est rarement l’efficience et peu de questions sont soulevées à ce stade sur les dégâts périphériques qui vont être causés par la solution retenue. Ce qui m’a beaucoup surpris, c’est que les scientifiques et les institutionnels s’inscrivent dans la règle sans trop se projeter dans les conséquences quand, nous législateurs, sommes là pour changer la règle si elle n’est pas adaptée [aux conséquences qu’elle produit].
Autre point d’étonnement: la faculté laissée à l’industriel de choisir l’Etat membre dont l’agence sanitaire va établir le rapport qui aboutira –ou non- à l’autorisation d’une molécule sur le marché européen [en vertu du règlement de 2009 sur les pesticides]. Nous avons interrogé la Commission: pourquoi l’avoir prévu ainsi? Leur réponse a été «on ne sait pas, c’est l’Histoire, c’est la règle»…
Autre interrogation: pourquoi est-ce l’Union qui est compétente pour évaluer la molécule active et que l’évaluation des formulations est laissée à chaque Etat membre? Aux Etats-Unis ou en Australie, les mêmes agences évaluent la molécule active et les formulations. Cela a des conséquences, comme dans l’affaire du glyphosate, avec Paris qui annonce vouloir interdire d’ici 3 ans le glyphosate. Mais la France ne le peut réglementairement pas, aujourd’hui.


JDLE – Les règles seraient-elles à la main des industriels ?
Eric Andrieu –
Oui, à l’évidence, ce protocole a été construit au fil du temps avec une industrie qui a eu une prégnance sur son élaboration. On a confié le monde du vivant à 3 grandes multinationales –de la graine à l’assiette- et cette concentration économique a pour conséquences de concentrer la recherche. Face à face, on a une recherche privée avec de gros moyens et une recherche publique très atomisée. Avec 4 agences spécialisées pour le seul échelon européen, et une agence sanitaire par Etat membre avec ses propres protocoles! Il y a besoin d’harmonisation et de synergie à tous les échelons pour une mise en cohérence de la recherche publique au regard de la puissance de la recherche privée. L’industrie doit participer, peut-être sous forme de redevance, à la recherche publique.

JDLE – Un mouvement –dit Appel des coquelicots- demandant l’interdiction de tous les pesticides de synthèse est lancée ce 12 septembre en France. Seriez-vous prêt à le signer et à le relayer?
Eric Andrieu –
Oui, je suis prêt à le relayer. Quand je vois l’évolution du modèle agricole, après 50 ans de politique agricole commune (PAC) pendant lesquels l’industrie et la chimie ont largement contribué à donner l’impulsion, j’estime qu’il faut en sortir. Mais on ne peut le faire en le décrétant. Il faut que les lignes bougent et cet appel est à ce titre important. Sauf qu’on ne peut pas casser le monde agricole qui est, en plus, mondialisé. Quand je me bagarre pour la PAC à venir, c’est pour que soient financées des aides à la transition. Les moyens publics doivent être clairement conditionnés au respect de cet objectif, alors qu’aujourd’hui on fait comme si de rien n’était. La disparition de 80% des insectes, un oiseau sur 3 qui a disparu, les pubertés précoces, etc… Nous ne pouvons pas transiger avec la santé de 500 millions de citoyens. Et quand il existe des controverses aussi importantes, il faut appliquer le principe de précaution. Mais on ne fera pas la révolution agricole sans les agriculteurs.

 

Le 19 septembre, la Commission spéciale se déplacera à Lyon pour rencontrer les experts du Centre international pour le cancer (Circ), dont le classement comme cancérigène du glyphosate avait suscité les critiques de l’agence européenne de sécurité alimentaire (Efsa) et de l’agence américaine de l’environnement (EPA). Le 24 septembre, c’est l’audition par vidéo de l’avocate de toutes les parties civiles dans l’affaire des Monsanto Papers. La semaine dernière, c’est l’avocat du jardinier californien Dewayne Johnson qui avait été reçu par les eurodéputés.


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