Oiseaux migrateurs: l’Arctique, piège écologique à cause du réchauffement

Le 09 novembre 2018 par Romain Loury
Imprimer Twitter Facebook Linkedin Google Plus Email
ajouter à mes dossiersRéagir à cet article
Le bécasseau spatule, en danger critique
Le bécasseau spatule, en danger critique
Pavel Tomkovich

Longtemps havre de paix pour les oiseaux venus y nidifier, l’Arctique présente désormais le taux de prédation des nids le plus élevé au monde, révèle une étude publiée vendredi 9 novembre dans Science. Cette évolution, liée au réchauffement climatique, expliquerait en partie le déclin des oiseaux migrateurs.

Pourquoi de nombreuses espèces d’oiseaux partent-elles nidifier dans les régions polaires, en particulier en Arctique? Tout simplement parce que la prédation des nids y est moins intense que dans les zones tropicales. Ces dernières présentent en effet une plus grande biodiversité, et donc plus d’espèces se nourrissant du pillage d’œufs. Or cette situation historique semble bel et bien révolue, comme le révèle l’étude menée par l’équipe de Tamás Székely, du Milner Centre for Evolution à l’université de Bath (Royaume-Uni).

En Arctique, les assauts de nids ont triplé

Les chercheurs ont analysé une base de données d’observation sur 38.191 nids de 111 espèces, sur 149 sites disséminés sur l’ensemble des continents: en 70 ans, la prédation des nids a été multipliée par deux dans les régions tempérées de l’hémisphère nord (Europe, Asie, Amérique du Nord), et même par trois dans la région arctique.

Bilan: le taux de prédation est désormais plus élevé dans l’Arctique que partout ailleurs sur Terre, y compris sous les tropiques, alors qu’il n’a pas sensiblement évolué dans l’Antarctique -peut-être en raison d’un manque de données.

Le gradient latitudinal de prédation s’en trouve complètement chamboulé: au lieu d’une courbe sigmoïde, avec maximum près de l’équateur, le taux de prédation des nids s’élève rapidement de l’Antarctique vers l’Arctique, où il enregistre désormais son maximum.

Le réchauffement bouleverse les relations entre espèces

Les chercheurs montrent une corrélation entre cette évolution et le réchauffement climatique: plus la température s’est élevée (ce qui est le cas en Arctique), plus le taux de prédation des nids a grimpé. Ce qui constitue un nouvel exemple de l’effet dévastateur du réchauffement sur les relations trophiques entre espèces.

Comment expliquer ce lien entre température et prédation des nids? Selon les chercheurs, il pourrait être multifactoriel: primo, les populations de lemmings, rongeurs qui constituent le repas de base des carnivores boréaux, se sont effondrées en Arctique, du fait d’une moindre couverture neigeuse. Ce qui a pu favoriser un report de la prédation sur les nids.

Deuxio, il est possible que les prédateurs soient devenus plus abondants en Arctique, du fait d’une modification de leur aire de répartition, ou bien que leur comportement ait été altéré. Tertio, la couverture végétale a pu être modifiée par l’évolution thermique, mettant les nids plus fréquemment à découvert.

Des oiseaux migrateurs en chute libre

Selon les chercheurs, la baisse des naissances engendrée par cette prédation plus fréquente pourrait en grande partie expliquer la chute des effectifs d’oiseaux migrateurs. D’autres études ont par ailleurs montré une baisse du taux de survie des oisillons, en raison d’un décalage temporel entre l’éclosion des œufs et l’abondance de nourriture –autre illustration de l’effet du réchauffement sur les relations trophiques. D’autres ont suggéré une hausse du taux de mortalité chez les adultes, du fait d’une perte de l’habitat au cours de leur trajet migratoire.

Selon les chercheurs, «les oiseaux migrateurs sont censés bénéficier de la nidification en Arctique, en raison d’une pression de prédation plus faible. Or la productivité de ces populations décline, du fait de la forte hausse de cette prédation, ce qui suggère que les migrations sur de longues distances, très énergivores, ne présentent plus d’avantage. L’Arctique constitue ainsi un piège écologique pour les oiseaux migrateurs, et a désormais un impact négatif sur la dynamique des populations».



Les cookies assurent le bon fonctionnnement de nos sites et services. En utilisant ces derniers, vous acceptez l’utilisation des cookies.

OK

En savoir plus