OGM: après la surprise, la critique

Le 25 septembre 2012 par Romain Loury
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Un curieux travail journalistique.
Un curieux travail journalistique.

Après l’émoi qu’elle a provoqué, mercredi dernier 19 septembre, l’étude publiée par Gilles-Eric Séralini, biologiste moléculaire à l’université de Caen, sur la toxicité d’un maïs OGM chez le rat, suscite le scepticisme de plusieurs scientifiques, qui y relèvent d’importantes failles méthodologiques.

Photos chocs à l’appui, cette étude, qui a fait la couverture du Nouvel Observateur, a relancé en fanfare le débat sur l’éventuelle toxicité des plantes GM. Découverte la plus frappante, une mortalité accrue chez des rats nourris avec le maïs NK603 (Monsanto), même lorsqu’il n’était pas cultivé avec le Round-Up, pesticide auquel il est censé résister [JDLE].

Les critiques n’ont pas tardé à fuser dans le monde scientifique, avant tout sur la qualité statistique de ces travaux. Notamment sur le nombre d’animaux inclus, à savoir 20 par groupe (10 mâles et 10 femelles) [1]. Tel est pourtant le minimum requis lors des études de toxicologie in vivo sur les OGM, selon le protocole 408 de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE), reconnu par l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa).

Or non seulement ce protocole s’applique aux études de 90 jours (celle menée par Gilles-Eric Séralini a duré deux ans), mais ce chiffre n’est pas suffisant pour étudier plus en détail d’éventuels effets cancéreux. Dans ce cas précis, l’OCDE conseille d’inclure 50 animaux de chaque sexe (soit 5 fois plus). «Nous n’avions a priori aucune raison de mettre en place le protocole d’une étude de cancérogénèse», se défendent les chercheurs dans leur article. Reste que leur communication médiatique se concentre sur l’aspect tumoral.

Autre faiblesse supposée, la lignée de rats utilisée, dite «Sprague-Dawley», développe fréquemment des tumeurs de manière spontanée. De quoi créer «un bruit de fond» élevé, au risque d’atténuer la portée statistique de leurs résultats, explique au JDLE Gérard Pascal, ex-directeur scientifique à l’Institut national de la recherche agronomique (Inra) [2]. Exemple: sur les 10 femelles-contrôles, 5 développaient ainsi des tumeurs mammaires -contre 6 à 10 dans les groupes traités.

Autre reproche: l’existence d’un seul groupe-contrôle, et non plusieurs -un par type de traitement- comme cela se fait généralement. Ce qui accroît le risque de variations aléatoires, dont l’étude fourmille d’exemples: pour trois décès avant l’âge moyen chez les mâles-contrôles, on en trouve un seul dans deux groupes «OGM non traité» (22% et 33%), ainsi qu’un seul dans le groupe ayant absorbé le plus de Round-Up (avec maïs normal).

Chez les femelles, la mortalité était deux à trois fois plus élevée dans les groupes traités que dans le contrôle, selon l’argument mis en avant par l’équipe. «En termes de mortalité, leurs résultats sont assez incohérents», déplore Gérard Pascal, qui regrette que l’équipe n’ait pas publié les écarts-types, qui permettraient de juger de la composante aléatoire.

Au vu du faible nombre d’animaux et des forts aléas d’un groupe à l’autre, «ils seraient certainement énormes», prévoit Gérard Pascal. Même avis (http://www.sciencemediacentre.org/pages/press_releases/12-09-19_gm_maize_rats_tumours.htm) du Britannique David Spiegelhalter, de l’université de Cambridge, selon qui «les méthodes, les statistiques, et la présentation des résultats sont bien en dessous du niveau attendu d’une étude rigoureuse». «Pour être honnête, je suis surpris qu’ils aient été acceptés pour publication», ajoute-t-il.

Contacté par le JDLE, Joël Spiroux de Vendômois, président du Criigen [3] et co-auteur de l’étude, déplore un «deux poids, deux mesures»: selon lui, les études menées par Monsanto pour l’homologation de ses OGM contiennent le même nombre de rats, de la même lignée. «Que l’on vienne nous dire que l’on s’est trompé, d’accord; mais que l’on ne nous sorte pas ce genre d’argument [sur la méthodologie employée]: la bonne attitude des scientifiques qui nous critiquent serait de dire ‘on répète l’étude’», s’insurge-t-il, estimant que son étude «gêne».

Pour lui, la date d’apparition des tumeurs, plus précoces dans les groupes traités, est aussi à prendre en compte: les plus volumineuses survenaient en moyenne 94 jours avant celles du groupe-contrôle chez les femelles, 600 jours avant chez les mâles. Quant aux analyses biochimiques, elle suggère une perturbation de l’équilibre entre hormones sexuelles, avec des niveaux sanguins d’œstrogènes plus que doublés.

Au-delà des travaux eux-mêmes, la façon dont les résultats ont été annoncés a suscité la méfiance. Notamment le fait que plusieurs journaux aient eu accès à la publication avant que la revue ne la mette en ligne -et donc avant la communauté scientifique. Et ce alors qu’un livre de Gilles-Eric Séralini sur les OGM, intitulé «Tous cobayes» et accompagné d’un film documentaire, doit sortir le 26 septembre.

Autre grief, la mise en exergue de photos d’animaux atteints d’énormes tumeurs, qui ont amplifié la résonance médiatique. «Les photographies sont très graphiques [parlantes, ndlr], mais n’incluent pas les contrôles», lesquels ont aussi développé des tumeurs, remarque ainsi Maurice Moloney, de l’institut britannique Rothamsted Research.

L’étude est souvent présentée, à tort, comme la plus longue jamais menée sur les OGM. Avant elle, d’autres ont été publiées, qui portaient sur des rats et des souris, sur une durée allant aussi jusqu’à deux ans, nourris avec du soja GM résistant au Round-Up –mais jamais sur du maïs GM. Si la plupart des résultats s’avèrent rassurants, d’autres suggèrent quelques effets sur les métabolismes hépatique et pancréatique.

L’étude de Gilles-Eric Séralini est désormais dans les mains de l’Agence nationale de sécurité de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) et de l’Efsa, qui devraient livrer leur avis d’ici quelques semaines. En 2009 pour la première, en 2007 pour la seconde, elles avaient opposé une fin de non-recevoir à des études de Gilles-Eric Séralini, déjà en raison de failles statistiques.

Lors d’une conférence de presse, le chercheur caennais s’est dit opposé à ce que l’Efsa se penche sur ses résultats, arguant de conflits d’intérêt des experts. Selon Gérard Pascal, ceux-ci sont inévitables, mais font l’objet de déclarations. «Un conflit d’intérêt peut être financier, mais il peut aussi être militant: dans ce cas, Gilles-Eric Séralini a tort de se dire indépendant», juge-t-il. Sans compter que l’étude a en partie été financée par l’association Ceres, un regroupement de distributeurs, dont Auchan et Carrefour, qui «font du marketing sur les produits non-OGM».

«Il faut bien que l’on trouve de l’argent quelque part, ce n’est ni l’Etat ni Monsanto qui vont financer ce genre d’études», se défend Joël Spiroux de Vendômois. D’autant que cette étude a coûté 3,2 millions d’euros -dont 2 M€ provenant de Ceres. «La grande distribution s’intéresse à l’alimentation saine de ses clients: je ne vois pas en quoi le fait qu’ils nous aient financés peut nous inféoder à eux», ajoute le chercheur.

Si une telle tension règne sur les OGM, faut-il y voir un effet pervers du secret industriel, celui qui entoure les données obtenues par les entreprises de biotech sur leurs OGM? «Je ne vois pas au nom de quoi elles demeurent sous secret industriel. Il s’agit au final de la santé humaine, il faut travailler en toute transparence», juge Joël Spiroux de Vendômois.

Pour Gérard Pascal, l’une des solutions pour sortir de ce dilemme serait de confier ce type de recherche à des organismes publics. Le tout financé par l’industrie, mais via un «pot commun» à elles toutes, sans possibilité de mainmise sur les résultats.

 

[1] L’étude comportait au total 200 animaux, soit 10 groupes: 1 contrôle (maïs non-OGM, pas de Round-Up), 3 nourris avec l’OGM non traité au Round-Up (11%, 22% et 33% de l’alimentation), 3 avec le même OGM traité au Round-Up (idem), 3 nourris avec un maïs non-OGM, mais dont l’eau portait des doses différentes de Round-Up.

[2] Ayant cessé ses activités à l’Inra, Gérard Pascal dirige maintenant une société de conseil, dont les principaux clients, «des firmes alimentaires ou des distributeurs», ne comptent «aucune entreprise de biotech ou de pesticides», indique-t-il.

[3] Gilles-Eric Séralini est le président du conseil scientifique du Comité de recherche et d’information indépendantes sur le génie génétique (Criigen); Corinne Lepage, par ailleurs députée européenne dans le groupe Alliance des démocrates et des libéraux pour l’Europe (ADLE), en est la présidente d’honneur.



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