Nucléaire: EDF joue son va-tout

Le 28 juin 2019 par Valéry Laramée de Tannenberg
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La centrale nucléaire de Tricastin abrite 4 réacteurs de 900 MW.
La centrale nucléaire de Tricastin abrite 4 réacteurs de 900 MW.
VLDT

En engageant, sur la première tranche de Tricastin, son programme Grand Carénage, l’électricien espère allonger, à faible coût, la durée de vie de ses centrales les plus rentables. Un pari qui n’est pas encore gagné.

 

C’est, peut-être, à Tricastin que se joue l’avenir nucléaire d’EDF? Depuis quelques semaines, la tranche 1 de la centrale drômoise est le théâtre d’une importante mais tranquille agitation. «Pas moins de 80 chantiers sont menés en parallèle. Ils réuniront jusqu’à 5.000 intervenants», confirme Cédric Hausseguy, directeur de la centrale aux 4 réacteurs. Entré en service au début de l’été 1980, le réacteur n°1 subit sa quatrième visite décennale (VD).

La réglementation française ne fixe pas de durée de vie aux réacteurs. Tous les dix ans, ceux-ci doivent néanmoins être auscultés à fond. Cuve du réacteur, générateurs de vapeurs, circuits primaire et secondaire de refroidissement, turbines, circuits électriques: tout est passé au crible. Et changer si besoin. C’est à la lecture du compte-rendu de ce check-up que l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) décide, ou non, d’autoriser la reprise de l’exploitation, pour une période maximale de 10 ans, du réacteur audité et remis à niveau.

Rehausser le niveau de sûreté

A Tricastin 1, l’exercice n’est donc pas nouveau. A ceci près que cette VD 4 se déroule dans un contexte particulier. EDF prévoit, en effet, de faire tourner ses réacteurs de 900 MW le plus longtemps possible: 50, voire 60 ans. Ce qui implique des travaux complémentaires, notamment pour rehausser le niveau de sûreté des installations.

L’électricien s’est organisé pour optimiser le coût des études et des travaux de ce Grand Carénage, ouvert, il y a plus de 10 ans. «C’est en 2009 qu’EDF a indiqué à l’ASN sa volonté de poursuivre l’exploitation de ses réacteurs de 900 MW au-delà de 40 ans», rappelle Etienne Dutheil, directeur de la production nucléaire d’EDF et concepteur du plan «Grand Carénage». A l’époque, le P-DG, Pierre Gadonneix, faisait le tour des investisseurs européens en affirmant que les 34 réacteurs de 900 MW du groupe fonctionneraient bien 60 ans. Discours qui avait fait tiquer le gendarme du nucléaire, seule à disposer du droit de vie ou de mort des réacteurs.

intégrer le post-Fukushima

Aux opérations de maintenance (remplacement d’un rotor d’un alternateur, par exemple), aux travaux «habituels» et à ceux du carénage s’ajoutent les prescriptions faites par l’IRSN et l’ASN à la suite de l’accident de Fukushima: construction de groupes diesel «d’ultime secours» (DUS), multiplication des sources d’eau pour assurer le refroidissement du réacteur et de la piscine de refroidissement des combustibles usés,  radier pour récupérer le corium sous le réacteur, doublement du système d’aspersion à l’intérieur du bâtiment réacteur, «bunkerisation» du centre de crise local.

Les montants paraissent considérables. «Les coûts des travaux de maintenance et de mise à niveau de sûreté pour la seule VD 4 sont de 250 millions d’euros», confirme Cédric Hausseguy. A cela, il faut ajouter le montant de la facture du «post-Fukushima». Le coût d’un groupe DUS oscille entre 30 et 50 millions d’euros. Celui du radier récupérateur de combustible en fusion flirte avec les 20 millions.

«Au total, EDF réalisera 45 milliards d’investissements pour le Grand carénage, sur l’ensemble du parc, entre 2014 et 2025. Soit 10 milliards de moins que prévu initialement», résume Etienne Dutheil.

un surcoût de 20%

En quoi, ce programme est-il vital pour l’ex-opérateur historique? Habituellement, l’industriel consacre 3 milliards d’euros à la maintenance classique de 58 tranches qu’il exploite en France. Moyennant un complément de 20% (soit 750 M€/an), EDF espère allonger de 10 à 20 ans la durée de vie du parc de production qui subsistera à l’issue de la cure d’amaigrissement imposée par la loi de transition énergétique[1].  Si tout se passe bien, le coût de production de ces centrales amorties et modernisées pourrait tourner autour de 32 euros/MWh. Un prix défiant toute concurrence nucléaire, renouvelable ou régulée.

Ça chauffe pour les centrales. Pour préparer ses prochaines visites décennales, EDF a estimé les températures extérieures de l’air et de l’eau à prendre en compte, jusqu’en 2042, pour bien évaluer les besoins en refroidissement de ses réacteurs. Dans une note publiée le 27 juin, l’IRSN presse l’électricien de revoir en partie sa copie. Les températures maximales proposées par l’industriel n’étant pas jugées assez chaudes par l’institut de Fontenay-aux-Roses, au vu de l’évolution annoncée du réchauffement.

Subventionnée, l’électricité produite par l’EPR de Hinkley Point sera livrée au prix de 117,5 €/MWh: 2,6 fois plus cher que le MWh qu’injectera le futur parc éolien marin de Dunkerque, récemment attribué à EDF. L’accès régulé à l’électricité nucléaire historique (Arenh) a été fixé à 42€/MWh en 2010. Le gouvernement n’a pas prévu de revoir à la hausse le prix de cette électricité nucléaire qu’EDF doit vendre à ses concurrents.

Effet falaise

Si le Grand Carénage est un succès, le groupe présidé par Jean-Bernard Lévy peut légitimement espérer conserver des années durant ses positions hégémoniques sur le marché français de l’électricité. Ne restera plus qu’à gérer «l’effet falaise». A supposer que tous les réacteurs du «palier 900» (hors ceux de Fessenheim, condamnés à la fermeture) soient reconduits pour 60 ans, ils fermeront définitivement entre 2035 et 2045.

Pour éviter toute rupture d’approvisionnement, EDF propose de mettre en service une demi-douzaine d’EPR de nouvelle génération au milieu des années 2030. Des machines qui mettront (au mieux) une décennie à sortir de terre. La décision devra donc être prise dans les toutes prochaines années. Encore faudra-t-il que l’énergéticien convainque le gouvernement de sa capacité à réduire de moitié le coût de fabrication de son réacteur fétiche. Ce n’est pas gagné.

Quid de l'avis de l'ASN?

D’autant que l’ASN ne rendra qu’en 2020 ou 2021 «son avis générique» sur la poursuite du fonctionnement des réacteurs de 900 MW au-delà de quarante ans. Dans cet avis, le gendarme dressera la liste des prescriptions générales qu’EDF devra mettre en œuvre pour se voir (possiblement) autoriser la poursuite d’activité de ses plus anciennes tranches. Le nucléaire français n’est décidément plus un long fleuve tranquille.



[1] La loi sur la transition énergétique pour la croissance verte de 2015 impose d’amener de 75% à 50% la part de l’électricité produite par le nucléaire entre 2015 et 2025. Cette échéance devrait être portée à 2035 par la loi énergie-climat en cours de discussion au Parlement.

 



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