Nucléaire: de toutes façons, ça va coûter cher

Le 17 novembre 2011 par Valéry Laramée de Tannenberg
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La plupart des côtes françaises ont déjà subi un tsunami.
La plupart des côtes françaises ont déjà subi un tsunami.

Tirer partie des premiers retours d’expérience de Fukushima ou fermer les réacteurs les moins robustes coûtera des milliards.

Ce sont, parfois, de petits détails qui font les grands événements. Ce matin, l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) présentait, de concert avec l’Institut de protection et de sûreté nucléaire (IRSN), la première synthèse des «évaluations complémentaires de sûreté post-Fukushima» (ECS). Une première dans la communication officielle nucléaire!
 
D’habitude, le gendarme du nucléaire et son bras séculier ont plutôt tendance à s’exprimer chacun dans leur coin. Mais, cette fois, l’heure est grave! Car c’est de l’avenir du parc nucléaire dont les experts des deux institutions ont entretenu une foule nombreuse de journalistes, au siège parisien de l’ASN.
 
Comme annoncé il y a une semaine [JDLE], il s’agissait de tirer les premières conclusions de l’examen attentif par les experts de l’IRSN des ECS réalisées, cet été, par les exploitants des installations nucléaires françaises. Pour mémoire, le gouvernement avait demandé au printemps à EDF, Areva, au CEA, notamment, d’imaginer comment se comporteraient leurs installations nucléaires en cas de situation extrême.
 
Contrairement à la doctrine de sûreté française, il ne s’agissait plus de voir comment réagirait un réacteur en cas d’incident nucléaire (emballement du réacteur) mais d’imaginer comment une centrale, un centre de recherche nucléaire ou l’usine de retraitement de La Hague (la plus grande usine de France!) se comporterait après un séisme «hors dimensionnement» ou un tsunami catastrophique.
 
Pour compléter ce travail monumental —et réalisé dans un «délai normalement intenable», de l’aveu d’André-Claude Lacoste, le président de l’ASN— le gendarme du nucléaire a réalisé 38 inspections ciblées dans quelques-unes des 80 installations jugées prioritaires, dont les centrales d’EDF.
 
De cette vaste et inédite enquête, les autorités de l’atome tirent trois conclusions essentielles. «Il existe un certain nombre de sites où l’on constate des écarts de conformité par rapport à leur référentiel de sûreté, constate Jacques Repussard. Mais ces petits défauts, qui peuvent paraître anodins, peuvent avoir des conséquences graves en situation de crise», poursuit le directeur général de l’IRSN.
 
En temps normal, le fait qu’un point d’ancrage d’une tuyauterie de circuit primaire ne résiste pas à un fort tremblement de terre —contrairement au bâtiment réacteur— ne pose pas de problème. En revanche, si le système de fixation de ces tuyauteries vitales (elles assurent l’indispensable refroidissement du réacteur) rompaient à la suite de fortes secousses, c’est la «vie» même de la centrale qui serait en jeu.
 
Second enseignement: les référentiels de sûreté actuels «ne sont pas en ligne avec les connaissances acquises récemment», poursuit Jacques Repussard. Sait-on, par exemple, comme le rappelle le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM), que la plupart des côtes françaises (métropolitaines et ultra-marines) ont subi, ces deux derniers siècles, des… tsunamis? Tous les départements abritant des installations «prioritaires» sur leur sol ont été secoués par des séismes, parfois de magnitude importante.
 
Bref, au vu des premiers retours d’expérience de la catastrophe de Fukushima, —et c’est là le troisième enseignement— il est urgent d’imaginer l’inimaginable pour renforcer la sûreté des installations nucléaires.
 
«Il faut donc revisiter les référentiels de sûreté», résume Philippe Saint Raymond, vice-président du Groupe permanent d’experts sur les réacteurs. Certes, mais comment?
 
Il y a quelques jours, l’IRSN a proposé un plan d’action qui semble avoir déjà reçu l’assentiment des industriels. Pour simplifier à outrance, il s’agit d’identifier, sur chaque site, les installations qui, tout en étant indispensables à la reprise en main d’un site accidenté, sont vulnérables.
 
On pense, bien sûr, aux points d’ancrage des fameuses tuyauteries, aux bâtiments de repli des personnels de secours, aux réservoirs de gazole des générateurs diesel auxiliaires, aux tableaux électriques situés à des niveaux trop bas pour être hors d’atteinte d’une inondation, etc.  
 
A supposer que l’ASN valide cette «bunkérisation des noyaux durs», le plus dur restera à faire. Car à chaque installation nucléaires ses spécificités. Certaines centrales nucléaires, par exemple, sont situées à proximité d’usines chimiques. Or leur salle de contrôle de repli n’est pas protégée des gaz toxiques qui pourraient être rejetés après un séisme dévastateur. «Toutes les études restent à faire», indique Jacques Repussard.
 
Ensuite, les solutions proposées devront être validées par l’ASN avant d’être déployées par l’exploitant. «La mise en œuvre des noyaux durs prendra des années», poursuit André-Claude Lacoste. Et coûtera cher.
 
Dans le contexte politique actuel, certains ne manqueront pas de proposer une fermeture rapide des installations jugées les plus à risque. La solution paraît tentante, voire de bon sens. Est-ce si certain?
 
Déterminer les réacteurs les moins «sûrs» n’est pas simple. Il faudra des mois pour établir de nouveaux référentiels de sûreté, réaliser des études sur site pour que l’ASN —seule autorité compétente en la matière— décide du sort des installations jugées les moins robustes.
 
Mais cela ne s’arrêtera pas là. Arrêter un réacteur (on l’a vu à Brennilis –Finistère- ou à Creys-Malville -Isère), n’est pas gratuit. Le démantèlement —très particulier, certes— du surgénérateur Superphénix prendra une trentaine d’années et génèrera, estime EDF, plus de 500.000 tonnes de déchets. Ce qui n’est pas, là non plus, sans poser quelques problèmes.
 
Car la France ne dispose pas pour le moment d’exutoire définitif pour certains types de résidus [1], comme les combustibles usés ou les déchets à moyenne activité et à vie longue. Des installations dont le coût unitaire risque de se chiffrer en milliards d’euros.
 
Mais ce n’est pas tout. Les sites actuels d’entreposage, gérés par l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra), ne sont pas dimensionnés pour accepter des volumes de déchets non prévus initialement. Il faudra donc accroître leur capacité ou mettre en chantier de nouvelles «poubelles nucléaires».
 
Autre problème, la fermeture rapide de nombreux réacteurs nécessitera la construction de champs d’éoliennes et de centrales thermiques à flamme (au gaz probablement) et la mise en service de nouvelles interconnexions avec les pays voisins.
 
A supposer (hypothèse d’école) que l’on ne veuille pas alourdir le bilan carbone du secteur électrique tricolore, il faudrait alors bâtir des centrales thermique avec capture et séquestration du CO2. Montant du devis: environ 1 Md€ par unité! Sans compter le prix des «carboducs» ou celui des sites d’injection du gaz carbonique.
 
Petite consolation, l’option «thermique» imposerait aux électriciens français d’acquérir de grandes quantités de quotas d’émission de gaz à effet de serre. Ce qui donnerait enfin au carbone un prix suffisant pour inciter l’industrie lourde européenne à investir dans la décarbonisation. Un effet positif de la dénucléarisation de l’Hexagone.

 

[1] Il n’existe pas, actuellement en France, de solutions pérennes pour les déchets de faible activité à vie longue, moyenne activité à vie longue et haute activité à vie longue.



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