Nucléaire: comment Sarkozy a piégé les écolos

Le 31 janvier 2012 par Valéry Laramée de Tannenberg
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La construction du parc nucléaire a coûté 96 milliards d'euros.
La construction du parc nucléaire a coûté 96 milliards d'euros.

La Cour des comptes a rendu, ce matin, son rapport sur les coûts de la filière du nucléaire. Le meilleur est à lire entre les lignes.

En mai 2011, les anti-nucléaires sont à la fête. Pour la première fois depuis qu’a été lancé le programme électronucléaire français, un président de la République accède à l’une de leurs demandes historiques: révéler les coûts du nucléaire tricolore.

 

Un exercice auquel s’était déjà attelé le trio Charpin-Dessus-Pelat, en 2000. A l’époque, les experts mandatés par le gouvernement Jospin avaient estimé à 410 milliards de francs (de 1996) le montant de la facture des 58 réacteurs du parc français, soit 79 milliards d’euros (2010, inflation comprise). Oublié par la plupart, critiqué par d’autres, ce premier audit est tombé dans les oubliettes de l’histoire.

 

Tenant la promesse faite par le président Sarkozy, le Premier ministre mandate, le 17 mai dernier, la Cour des comptes pour «expertiser les coûts de la filière nucléaire, y compris ceux relatifs au démantèlement des installations et à l’assurance des sites».

 

Coordonné par l’ancienne présidente de l’Ademe, la conseillère-maître Michèle Pappalardo, le rapport est bouclé en moins de 8 mois. Ce qui, compte tenu de la difficulté du sujet, est une prouesse digne d’éloges. Ses principaux chiffres sont dévoilés, dès le 12 janvier, par La Tribune [JDLE]. Le coût de la construction du parc est estimé à 96 Md€ (2010), soit l’équivalent de 511 milliards de francs (1996).

 

Le montant de la facture de la totalité de la filière (recherches, réacteurs en service et arrêtés, du cycle du combustible et du démantèlement de la plupart des réacteurs) est évalué à 228 Md€ (2010), soit l’équivalent de 1.213 milliards de francs de 1996.

 

Présenté à la presse ce matin, le document final confirme les données essentielles publiées il y a deux semaines par le quotidien économique aujourd’hui défunt.

 

Mais ses 440 pages reforgent d’autres pépites. Le coût de construction? Il ne cesse d’augmenter: 1,07 M€ le mégawatt pour les réacteurs de 900 MW, 2,06 M€/MW pour les tranches du palier N4 et probablement 3,7 M€/MW pour l’EPR. Feu Superphénix: un programme dont le coût total atteint les 12 Md€. Les installations d’enrichissement du combustible et de recyclage des combustibles usés (hors MOX): 15 Md€, dont la moitié a été réglée par les clients étrangers de Cogema-Areva.

 

Aux «coûts passés», rappelle le premier président de la Cour des comptes, il faut ajouter la maintenance (1,7 Md€/an), l’exploitation (8,9 Md€/an), la recherche publique (414 M€/an) et les dépenses publiques relatives «à la sûreté, la sécurité et l’information des citoyens», soit 230 M€ par an.

 

Après les dépenses passées et présentes, les magistrats du Palais Cambon se sont attaqués aux investissements à venir. Un exercice à haut risque. «La production d’électricité nucléaire a pour particularité qu’une partie de ses coûts est reportée après la période de production elle-même, pour des montants importants et sur une période de temps longue. Ainsi, l’ampleur et le calendrier des coûts qui y sont associés sont souvent mal connus et leur chiffrage repose sur de nombreuses hypothèses», prévient Didier Migaud.

 

En 2010, les dépenses futures de la filière étaient évaluées par EDF, Areva et le CEA à 79,4 Md€. Un chiffre couvrant la gestion des combustibles usés, le démantèlement des installations et la gestion à long terme des déchets radioactifs. Pour le moment, les trois acteurs principaux n’ont provisionné dans leurs comptes que 38,4 Md€.

 

Mais cela ne devrait pas être suffisant. Prenons le démantèlement des réacteurs, dont le coût est évalué à 31,9 Md€: un «montant que la Cour ne peut valider, regrette Didier Migaud, en l’absence d’expérience réelle et comparable de démantèlement dans l’histoire».

 

Les charges inhérentes à la gestion des combustibles usés sont évaluées à 14,8 Md€. Sans que l’on sache encore quoi faire des 2.000 tonnes de MOX usés et de l’uranium de retraitement enrichi. Il faudra donc revoir à la hausse aussi le coût des filières de stockage de ces déchets ultimes. Hélas, pour le moment, les producteurs de déchets les évaluent à 14,4 Md€, contre 36 milliards pour l’Agence nationale de gestion des déchets radioactifs. Ce sera au gouvernement de trancher entre ces deux visions d’ici 2015.

 

En attendant, constate la Cour des comptes, EDF, Areva et le CEA calculent leurs provisions en fonction du prix le plus bas. Ces «actifs de couverture» sont, pour les deux tiers, placés en bourse. Ce qui n’est pas sans risque au moment où l’Europe vit sa plus grave crise financière depuis le Black Thursday de 1929. De douloureux ajustements ne sont donc pas à exclure.

 

Les magistrats ont d’ailleurs remarqué les premiers accommodements des industriels avec la loi. EDF garantit ses investissements futurs avec des actions de sa filiale (à 100%) RTE. Dans le même ordre d’idée, les industriels utilisent aussi leurs participations croisées. Pour le CEA, c’est plus simple, c’est l’Etat qui paiera ses dépenses, évaluées à près de 7 Md€. «Techniquement, ces décisions peuvent se plaider, concède le président de la deuxième chambre de la Cour, Gilles-Pierre Levy, mais elles sont contraires à l’esprit de la loi de 2006.»

 

Voilà donc connus la plupart des coûts du nucléaire. Du moins, ceux sur lesquels les magistrats ont pu éplucher les factures ou les devis sérieux. Ce qui permet d’évaluer, vaille que vaille, le coût de production. Selon les approches comptables, le coût du mégawattheure nucléaire varie entre 33,4 et 49,5 €, indique Didier Migaud. La précision est admirable.

 

La suite ne l’est pas moins. Le premier président de la Cour des comptes rappelle une évidence: le parc nucléaire vieillit. En 2010, l’âge moyen des 58 tranches en fonctionnement atteignait 25 ans. Inquiétant, si l’on se souvient que les réacteurs à eau sous pression français ont été conçus pour fonctionner 30 ans. Fort heureusement pour EDF, la loi française ne fixe aucune limite d’âge. Tous les 10 ans, chaque réacteur fait l’objet d’une pointilleuse «visite décennale», à l’issue de laquelle l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) décide ou non d’autoriser le prolongement de la durée de vie de l’installation. En général, pour une décennie supplémentaire.

 

Depuis 2003, EDF fait le pari comptable que ses réacteurs tourneront 40 ans. Fessenheim 1 et Tricastin 1 ont déjà été déclarés bon pour 40 ans de service. Mais rien n’oblige l’ASN à faire de même pour les 56 autres tranches, notamment depuis Fukushima. Pour passer l’inspection, EDF prévoit néanmoins d’investir 50 Md€, au cours des 25 prochaines années. A quoi pourrait s’ajouter 5 autres milliards pour intégrer les prescriptions faites par l’ASN, à l’issue des stress tests de 2011 [JDLE].

 

«La prise en compte de ces facteurs rendent nécessaires plus qu’un doublement au rythme actuel d’investissement de maintenance, passant d’un montant annuel de 1,5 milliard constaté sur la période 2008-2010, à près de 3,7 Md€/an jusqu’en 2025. Ces investissements accrus feront augmenter le prix de production de 10%», affirme Didier Migaud.

 

Le nucléaire est donc cher. Et il le sera de plus en plus. Du pain béni, pour les anti-nucléaire. Pas si sûr, en fait. Car, si les magistrats confirment que le prix de l’électron atomique va grimper, ils ne sont pas sûrs que ce soit là la solution électrique la plus chère. «Dans l’hypothèse d’une durée de fonctionnement de 40 ans et d’un maintien de la production électronucléaire à son niveau actuel [410-420 térawattheures par an, ndlr], il faudrait un effort très considérable d’investissement permettant de construire 11 EPR d’ici la fin de 2022. La mise en œuvre d’un tel programme d’investissement à court terme paraît très peu probable, voire impossible», analyse Didier Migaud.

 

Et l’ancien député socialiste de préciser sa pensée: «A travers l’absence de décision, nous sommes réduits à décider, soit de faire durer les centrales au-delà de 40 ans, soit de faire évoluer le mix énergétique ou de réaliser des efforts considérables d’économie d’énergie».

 

Et devinez où va la préférence des magistrats? «Compte tenu de la durée des travaux, on aura du mal à ne pas prolonger la durée de vie des centrales», concède Gilles-Pierre Levy. Sans jamais le dire publiquement, les magistrats estiment qu’il sera donc moins cher pour la collectivité de poursuivre avec le parc existant plutôt que d’engager la construction de 11 EPR ou de mettre en chantier un vaste programme combinant maîtrise de la demande d’énergie et énergies renouvelables. Le Premier ministre ne les a pas mandatés pour cela, mais c’est bien ce qu’il fallait démontrer.



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