Notre-Dame-de-Paris: une pollution sous-estimée?

Le 10 juillet 2020 par Romain Loury
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Le panache de fumée de l'incendie, et ses retombées de plomb
Le panache de fumée de l'incendie, et ses retombées de plomb
ARS IDF

Les dépôts de plomb aux alentours de la cathédrale Notre-Dame-de-Paris, suite à l’incendie d’avril 2019, seraient bien plus élevés qu’estimés par les autorités sanitaires, suggère une étude publiée jeudi 9 juillet dans GeoHealth, revue de l’Union américaine de géophysique (AGU). Au lieu de 150 kg de plomb, les chercheurs estiment qu’au moins une tonne s’est déposée sur Paris.

Le 15 avril 2019, la toiture et la flèche de Notre-Dame-de-Paris partaient en fumée, sous les yeux éberlués des Parisiens et des touristes. Au-delà de cette perte patrimoniale sans précédent en France, des inquiétudes sanitaires ont rapidement émergé au sujet de la forte présence de plomb dans les parties incendiées.

Une reconstruction à l’identique. Suite à l’incendie de Notre-Dame-de-Paris, Emmanuel Macron avait évoqué une reconstruction de la flèche donnant lieu à un «geste architectural contemporain», suscitant craintes et railleries. Le débat est désormais clos: se conformant à l’avis des experts, l’Elysée a annoncé jeudi 9 juillet, au terme d’une réunion de la Commission nationale du patrimoine et de l’architecture, que la cathédrale serait reconstruite comme elle l’était avant l’incendie.

Sur les 460 tonnes de plomb que contenaient la toiture et la flèche, l’Institut national de l’environnement industriel et des risques (Ineris) estime que 150 kg ont été vaporisés dans l’air, où ce métal lourd, très nocif au développement cérébral des enfants, a été détecté jusqu’à 50 km de la cathédrale. A cette distance, des teneurs atmosphériques 20 fois supérieures à la normale ont ainsi été observées au cours de la semaine suivant l’incendie.

Le plomb étant un élément chimique lourd, une grande partie est retombé à proximité de Notre-Dame. Rouvert le 31 mai après 13 mois de fermeture, le parvis de la cathédrale présentait ainsi des teneurs de l’ordre de 30.000 à 40.000 microgramme par mètre carré de sol (µg/m2), selon des mesures effectuées par l’agence régionale de santé (ARS) d’Ile-de-France –alors vivement critiquée pour son supposé manque de transparence.

Pas de niveau alarmant, selon l’ARS

Au-delà du voisinage immédiat de la cathédrale, une analyse des arrondissements de l’ouest parisien, situés sous le panache de fumée, n’a révélé aucune valeur supérieure à 1.000 µg/m2 sur sol dur, à l’exception d’un seul à 1.400 µg/m2 dans le 7ème arrondissement. Un niveau que l’ARS estime «compatible avec le bruit de fond» parisien, et en-deçà du seuil de 5.000 µg/m2 auquel l’agence prévoyait de déclencher des actions de prévention et de décontamination.

Seules 24 analyses ont été effectuées sur du sol meuble, à moins de 2 kilomètres de la cathédrale. Parmi elles, seules sept, toutes sur l’île de la Cité, révélaient des niveaux supérieurs à 100 mg/kg de sol, dont un au-dessus de 300 mg/kg. En 2014, le Haut conseil de santé publique (HCSP) estimait que la valeur de 300 mg/kg correspondait au niveau au-delà duquel 5% des enfants dépasseraient le seuil de déclaration aux autorités sanitaires (50 µg/litre de sang).

Une méthode trop diluée?

Or la méthodologie utilisée par l’ARS lors de ces prélèvements a consisté à prélever les 5 centimètres de surface de sol, puis à les homogénéiser avant de mesurer la teneur en plomb. Ce qui, dans le cas où ce métal demeure dans le premier millimètre de surface, revient à le diluer d’un facteur 50, soulignent Alexander van Geen, de l’université de Columbia (New York), et ses collègues dans l’étude qu’ils ont publiée dans GeoHealth.

Pour éviter cet écueil, les chercheurs n’ont analysé que le premier centimètre de surface de 100 échantillons, prélevés entre 400 et 1.000 mètres de distance de la cathédrale, ainsi que le long du panache de fumée jusqu’au jardin des Tuileries. Ce sol meuble a été prélevé dans des fosses à arbres, dans des parcs et des jardins, ainsi que dans des crevasses de trottoirs.

Les résultats, qui montrent des valeurs comprises entre 30 et 9.000 mg/kg de sol, s’avèrent bien différents de ceux de l’ARS. Les quatre valeurs les plus élevées, supérieures à 2.000 mg/kg sont toutes situées à 400 mètres de Notre-Dame-de-Paris, le long du trajet du panache.

Selon la modélisation menée par les chercheurs, la teneur moyenne s’élève à 430 mg/kg dans la zone du panache à 1 km de la cathédrale (très au-dessus de la valeur de 300 mg/kg préconisée par le HCSP), contre 240 mg/kg dans les autres directions.

Six fois plus de plomb qu’estimé par l’Ineris

Au vu de ces résultats, les chercheurs revoient nettement à la hausse la quantité de plomb qui s’est volatilisée lors de l’incendie. Au lieu des 150 kg évoqués par l’Ineris, chiffre estimé non pas suite à des prélèvements mais par calcul de la quantité qui disparait lors d’une combustion de plomb, ce serait plutôt 1 tonne qui s’est déposé dans un rayon d’un kilomètre autour de la cathédrale.

Selon les chercheurs, très critiques quant au manque de réactivité des autorités face à cette pollution chimique, les enfants habitant au voisinage de la cathédrale ont dès lors pu être exposés, au cours des jours qui ont suivi l’incendie, à de très fortes quantités de plomb.

Un incident qu’ils relativisent toutefois: avant l’interdiction de l’essence au plomb, en 2000, les émissions parisiennes s’élevaient à environ 800 tonnes de plomb par an, calculent les chercheurs. Ce qui aurait alors rendu impossible la détection de toute autre source.