Neutralité carbone: un concept en quête d’efficacité

Le 22 février 2019 par Valéry Laramée de Tannenberg
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Assez de biomasse pour tout faire ?
Assez de biomasse pour tout faire ?
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Quelle réalité technique se cache derrière le concept de neutralité carbone? Une question complexe à réponses multiples.

 

C’est l’une des idées force du projet de loi Energie Climat. Dans le texte qu’a présenté en avant-première Le JDLE du 7 février dernier, le gouvernement prévoit de substituer la neutralité carbone à l’objectif-phare de la loi de transition énergétique: la division par 4 des émissions de gaz à effet de serre (GES) entre 1990 et 2050.

En soi, la mesure n’est pas surprenante. Elle n’est que la traduction juridique d’un engagement pris par Nicolas Hulot en juillet 2017. Neutralité carbone versus division des émissions par 4: quelle est la plus efficace pour réduire notre participation à l’emballement climatique?

La réponse varie selon l’interlocuteur. Pour le ministre de la transition écologique, aucun doute possible: la neutralité carbone est bien plus ambitieuse que le facteur 4, gravé dans le marbre juridique par les lois Pope de 2005 et de transition énergétique de 2015.

Le Conseil économique social et environnemental (Cese) est presque sur la longueur d’onde gouvernementale. Dans un avis adopté le 20 février, les conseillers du Palais d’Iéna se félicitent de ce que «la France rehausse ainsi ses ambitions». Le Cese préconise toutefois de maintenir aussi dans la loi un objectif de baisse de 83% des émissions de GES entre 2015 et 2050. On n’est jamais trop prudent.

CNTE et CESE prudents

Même précaution pour les membres du Conseil national de la transition écologique (CNTE). A l’issue de la réunion du 21 février, les représentants de la société civile auprès du ministre de la transition écologique demandent aussi que cet objectif ne s’applique pas aux seules émissions domestiques (celles mesurées sur le territoire français) mais à toute «l’empreinte carbone engendrée par la consommation de produits importés». Le détail est d’importance. En 2017, l’empreinte carbone de la France était 1,7 fois supérieure à celle de ses rejets ‘hexagonaux’ de GES.

Mais il faut aller plus loin. Or tout le monde n’a pas la même définition de la neutralité carbone. Prenons, par exemple, les auteurs des rapports du Giec[1] et ceux de l’Accord de Paris. Les climatologues restent attachés à l’équilibre entre les émissions et le stockage par le sol des émissions anthropiques de gaz carbonique. Les politiques et les juristes de la COP 21 ont, de leur côté, pris en compte tous les GES: une bien plus grande ambition. «Si l’on respecte à la lettre l’Accord de Paris, on arrive à refroidir un peu le climat», résume, un brin ironique, le climatologue Olivier Boucher (ISPL).

Dans son intitulé provisoire, l’article 1 du projet de loi ‘de Rugy’ parle seulement «d’atteindre la neutralité carbone». Nous ne sommes pas très avancés.

les puits: quels potentiels?

Le brouillard se dissipe un peu si l’on prend le postulat que l’Hôtel de Roquelaure a pris le parti du Giec. «Il faut alors réduire la consommation d’énergie à 1.000 térawattheures (TWh) par an, décarboner à peu près complètement le système énergétique, une bonne partie des industries, des transports», rappelle Michel Colombier, directeur scientifique de l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri). Produites par l’agriculture, une partie des transports et du résidentiel, ce sont ces émissions résiduelles qui devront être ensuite ‘neutralisées’ par les sols agricoles et les forêts.

Est-ce seulement possible? «On estime à 70 millions de tonnes le potentiel de stockage par les sols et les forêts, indique Christian Huygue, Le problème, complète le directeur scientifique adjoint de l’Inra[2], c’est que ces évaluations sont très imprécises.» Et elles le resteront. Les réchauffements climatiques ont de bonnes chances de réduire la capacité des puits anthropiques (comprenez les espaces agricoles et les forêts exploitées) à stocker du carbone. «De plus, on est totalement incapables d’évaluer rapidement le résultat au plan du carbone d’un changement de pratique culturale», reprend Christian Huygue.

pas une solution mature

Fort heureusement, d’autres voies de ‘neutralisation’ semblent ouvertes. A commencer par la combustion de biomasse avec captage et séquestration du carbone. Plus connue sous son acronyme anglais de BECCS, cette technique nourrit beaucoup d’espoirs, notamment au sein du Giec. «Pour autant, il ne s’agit pas d’une solution mature. On ne peut imaginer la voir massivement déployée avant 30 ou 40 ans», tranche Michel Colombier. De plus, avec les besoins annoncés en biomasse pour produire des carburants de synthèse (pour les transports terrestres, l’aviation), générer de l’électricité et de la chaleur décarbonées, il n’est pas certain que la France dispose, à terme, d’un gisement suffisant de biomasse pour pomper le CO2 anthropique d’un côté, et de l’autre décarboner le système énergétique.

Reste le captage de CO2 de l’atmosphère. Poussée par une partie de la communauté scientifique, cette solution a le mérite d’être commercialisée par plusieurs sociétés, comme Climeworks. Certains milliardaires, comme Bill Gates ou Richard Branson, ont déjà investi des billes dans ces aspirateurs à carbone. Un business d’avenir.



[1] Giec: Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat

[2] Inra: Institut national de la recherche agronomique

 



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