Neutralité carbone: possible et vital estiment les multinationales

Le 20 mai 2019 par Valéry Laramée de Tannenberg
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Selon le scénario EPE, le cheptel bovin devra être réduit de 40%.
Selon le scénario EPE, le cheptel bovin devra être réduit de 40%.
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Soutenue par une trentaine de groupes internationaux, Entreprises pour l’environnement (EPE) publie sa vision de la neutralité carbone à la française. Verdict: c’est possible. A condition que tous les acteurs de la société s’engagent pleinement dans ce projet de société.

 

«Si on ne le fait pas, on ira dans le mur.» Jamais Jean-Dominique Senard n’avait porté de jugement aussi franc et direct sur l’impérieuse nécessité pour l’économie et la société françaises de réduire au plus vite les émissions de gaz à effet de serre (GES). Posé, le président de l’alliance Renault-Nissan-Mitsubishi n’a pas masqué une certaine inquiétude, ce lundi 20 mai, lors de la présentation de l’étude ZEN[1] d’EPE, lobby patronal qu’il préside également.

Inquiétude suscitée tant par les conséquences des changements climatiques que par l’ampleur de la tâche à accomplir pour s’en prémunir: «On ne parle plus de transition mais d’une véritable transformation de notre société à accomplir d’ici 2050», insiste l’ancien patron de Michelin. Pour réussir, cette mutation devra rapidement parvenir à réduire de 4,5% par an ses émissions de GES pendant 35 ans d’affilée: performance inédite!

projet de société

La bonne nouvelle apportée par l’étude ZEN est que la neutralité carbone, but phare de la stratégie nationale bas carbone (SNBC), est à notre portée. «Si toutes les technologies disponibles sont mises en œuvre systématiquement, il est possible de l’atteindre», souligne le successeur de Carlos Ghosn. Avec un petit quelque chose en plus.

En se basant sur la littérature existante, l’équipe d’EPE esquisse une stratégie pour la France qui s’approche de la SNBC gouvernementale, voire rejoint des voies explorées par certaines ONG.

Le premier étage de cette fusée, décrite par Jean-Laurent Bonnafé, est sociétale. «Nous devons intégrer le changement climatique dans l’inconscient collectif.» Pour l’administrateur directeur général de BNP Paribas, il s’agit de sensibiliser la population à l’impérieuse nécessité de changer de comportements (diviser par deux la consommation de viande, réduire la production de déchets alimentaires) et d’éduquer les enfants. Une tâche à laquelle devra s’atteler l’Education nationale (ce n’est pas gagné!), mais aussi les entreprises. «La publicité doit arrêter de véhiculer des idées contraires à l’objectif visé», souligne l’ingénieur des mines.

taxe carbone aux frontières

Importante, cette ingénierie sociale devra être couplée à un allègement de notre empreinte carbone. Comprendre: un arrêt plus ou moins brutal des importations trop carbonées. «L’accès au marché européen est trop important pour les grands pays exportateurs. L’Europe doit revoir ses relations commerciales avec eux», indique le banquier. Une élégante façon de plaider en faveur de l’instauration d’une taxe carbone aux frontières. Un projet évoqué depuis une décennie, au moins, par les politiciens français.

La fiscalité a bien sûr sa place dans le projet d’EPE. A la condition d’être ‘vertueuse’, transparente, progressive et que son produit soit affecté à la transformation climatique. Bref, Bercy doit s’inspirer du modèle de taxe carbone suédoise. Ce carcan devra notamment faciliter l’investissement vers le bas carbone. «Nous devons passer de 30 à 100 milliards d’euros d’investissements annuels», estime Jean-Laurent Bonnafé.

L’aménagement du territoire est le troisième pilier du projet. «Nous devons diviser par deux notre consommation de sol.» Atteindre pareil objectif implique une densification des centres urbains et l’arrêt de l’étalement des villes. «C’est le rêve brisé du pavillon, tributaire de l’automobile, qui a généré le mouvement des Gilets jaunes», justifie Claire Tutenuit, déléguée générale de l’organisation.

transports décarbonés

Des transports, il en faudra toujours. Mais différents de ceux d’aujourd’hui. Le parc automobile individuel devra, sans surprise, être totalement électrifié, si possible avant 2050. Pour les plus longues distances, l’hydrogène est un vecteur énergétique de choix, «à condition d’avoir été produit par de l’électricité décarbonée», souligne Jean-Dominique Senard. D’ailleurs, toute l’énergie devra être zéro carbone. Ce qui permettra d’allouer la quarantaine de milliards consacrés annuellement à l’achat d’hydrocarbures au financement de la réhabilitation du parc de logements ou à la construction d’infrastructures bas carbone.

Une fois n’est pas coutume, les entrepreneurs réclament un durcissement de la législation. Les textes, avancent-ils, devraient obliger les propriétaires de logements à engager des travaux de rénovation à certains moments-clés, comme les cessions. Plusieurs fois saisi de cette question, le Parlement n’a jamais osé aller aussi loin.

La contrainte ne s’appliquera pas seulement en ville, mais aussi aux champs. Pour réduire les émissions d’origine agricole (20% du total français), EPE imagine de supprimer les apports aux cultures d’engrais azotés (émetteurs de protoxyde d’azote) et de diminuer de 40% le cheptel français de bovins.

puits de carbone

En compensation de cette cure sévère, les agriculteurs pourraient produire massivement du biogaz (par méthanisation) et se tourner vers la sylviculture: les forêts étant désormais vues comme des pourvoyeuses d’énergies renouvelables et des puits de carbone. Gageons que la politique agricole commune (PAC) devra être révisée en conséquence.

Puits de carbone, le mot n’est d’ailleurs plus tabou depuis la publication du projet de nouvelle SNBC. Devant ‘absorber’ une centaine de millions de tonnes de CO2 par an, ces puits pourraient être de plusieurs types: extension de la forêt (+140.000 hectares par an), agroforesterie (genre Initiative 4/1.000) et systèmes de captage et de stockage géologique de carbone.

Arrivant tardivement pour irriguer les débats de l’élection européenne, le rapport d’EPE ne sera pas perdu pour tout le monde. «Les discussions pour l’élaboration de la stratégie européenne bas carbone reprendront avec l’arrivée de la nouvelle Commission, explique Claire Tutenuit. Nous pourrons ainsi les alimenter.»



[1] Acronyme de Zéro émission nette.

 



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